
J’avais dû l’oublier quelque part ou alors il s’était perdu de lui-même, peut-être s’était-il retrouvé sous une pluie battante sur une table de jardin ou dans un caniveau, ou alors avait-il glissé hors du sac sur une banquette d’autobus, j’avais beau répertorier tous les lieux que j’avais fréquentés, je ne parvenais pas à comprendre où il avait bien pu filer celui-là, peut-être était-ce quelqu’un qui s’était infiltré dans la maison et l’avait dérobé, le croyant précieux, voulant le revendre, en tirer un bon prix au marché noir. Tout était devenu échangeable en cette époque de grand bouleversement, on ne savait plus sur quel pied danser, sur quel ciel compter, sur quelles récoltes et quelles bases appuyer son proche avenir. Dans ces conditions, le livre avait très bien pu devenir objet de convoitise.
Il s’agissait d’un livre rare, très ancien forcément.
On le soupçonnait rien qu’à découvrir sa couverture en cuir, rien qu’à la toucher, fine peau de chevreau longuement tannée d’un blanc presque rose tourterelle rarement utilisé en reliure. J’avais beau chercher, son titre m’échappait, ces trois ou quatre mots incrustés au tiers de la couverture qui continuaient à se faufiler dans ma gorge et à s’éloigner davantage, je me disais que c’était un signe, que ce livre-là ne voulait pas demeurer avec moi, qu’il était de cette espèce de livre qui voyage, ne tient pas en place, aime changer de main et cherche à s’infiltrer dans les pensées de ceux qui le feuillettent, et qui sans le vouloir s’y plongent en entier, comme avalés par la magie des pages. C’est donc que l’histoire qui y était racontée, était irrésistible.
Si je m’en fie aux vagues souvenirs qui peu à peu étaient en train de me revenir, il n’y avait pas qu’une seule histoire mais plusieurs qui s’imbriquaient et entraînaient le lecteur dans une folle équipée, une sorte de fugue, un jeu de labyrinthe auquel il était presque impossible d’échapper. Il y avait comme un parfum oriental, un souvenir d’Espagne aussi, des vallées sèches, des montagnes escarpées, des femmes parées de voiles brodés pareilles à des déesses invitant à pénétrer des tunnels de roche rouge ou des maisons obscures où se trouvaient dressées des tables couvertes de victuailles. Senteurs d’épices, tapis rubis épais, gestes amoureux, combats d’épées, clepsydres au liquide bleuté signifiant l’impérieux passage du temps. Et une porte entraînait vers un autre palais ou une autre vallée, parfois une forêt de chênes kermès, parfois un jardin avec des bassins et des jets d’eau. Et toujours cette voix émanant de l’air, une voix murmurante qui racontait.
Bien sûr on s’y perdait. Et c’était cela qui comptait, donnait un plaisir unique. On se perdait dans le livre et à présent c’est lui qui était perdu à jamais, ô livre-mirage au titre coincé dans la gorge.
Photographie, ©françoise renaud, en Maurienne, 2017
Aah se perdre dans un livre… et celui-là semble particulièrement alléchant… et j’imagine qu’on a toutes /tous perdu au moins un livre dans sa vie…