#chroniques #00 | Mes petits pas

1. Du monde

Et toi, que fais-tu ?
Je marche à petits pas.

2. Le réel

Lorsque j’ouvre les yeux, le jour est levé et je me sens parfaitement reposé.
Pas autant que je le croyais, une fois posés les pieds sur le parquet.
Les chats qui me courtisaient ont disparu, sitôt leurs gamelles avalées.
« If you pull the card, in a tarot deck, you’ll see that The Fool is about to step off the edge of a cliff without a care in the world. The Fool leaps before looking. The Fool doesn’t think too much. The Fool just does stuff. The Fool is optimistic that things will work out. Like any good role, to play, The Fool wholeheartedly requires a not insignificant amount of courage. » (Austin Kleon).
Dehors, le combat est inégal : les oiseaux s’égosillent, mais les moteurs des voitures rugissent bien plus fort.
Je suis déterminé à renverser la table.
« Commence par ouvrir ton cœur » (dialogue intérieur)
Le deuxième café du matin est une promesse souvent déçue.
Pour un instant très bref, c’est le chant des oiseaux qui a pris le dessus sur l’agitation des hommes.
J’écris. Laurence s’est levée.
Recopié au propre dans mon carnet d’atelier les notes prises ces derniers jours.
La douche réussit là où les cafés ont échoué.
C. nous a apporté des graines de haricots verts. Laurence les plante dans le bac, à côté des tomates qui commencent à rougir.
La bassine orange posée sur la table du jardin, traversée par la lumière du soleil, je l’ai souvent prise en photo.
« Les plantes aussi, avec cette chaleur, elles souffrent… »
La chatte sur mes genoux tente de me dissuader d’écrire.
Les yeux fermés, concentré sur ma respiration. La deuxième méditation du matin était nécessaire.
Il est temps de reprendre mon livre.
J’écris.
« On va encore rester enfermé toute la journée, je crois bien, hein ! »
Tout est calme. La maison est vide.
Passé à l’épreuve du gueuloir, le texte tient !
« J’ai une lettre pour vous », dit le facteur. « Elle vient d’Angleterre. »
« Bonjour », me dit l’homme que je rencontre à l’épicerie. Depuis trois ans, je le salue de loin, quand en voiture, je le croise, descendant à pied vers le village. C’est la première fois que je l’entends. Il a un accent britannique.

3. Écrire

Comprendre ce bonheur, le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus grand que les deux pieds qui le recouvrent. — Kafka

L’homme est assis, la tête penchée en avant. Sa bouche est posée sur l’embouchure de son instrument, ses doigts sur les pistons. Ses yeux sont clos. À cet instant précis, le sol sur lequel il se tient, limité à ses deux pieds fermement ancrés, est un portail qui ouvre sur un monde plus vaste dont sa musique porte l’écho. Est-ce un air de béatitude qui enveloppe son visage ? We’re not Bohemian, remember. Beat means beatitude, not beat up…, disait Kerouac.
De quand date cette image de Donald Byrd jouant de la trompette assis dans le A train, à New York ?
J’en connais précisément la date : 23 septembre 1992. C’est ce jour-là que j’ai collé dans mon journal la carte postale reprenant la photo de William Claxton, prise un jour de 1959.
Que signifiait-elle alors pour le jeune homme que j’étais ? Que dit-elle de moi aujourd’hui ?
Il y a bien sûr le médium, la photo elle-même, un noir et blanc superbe, la composition parfaite. La photographie, déjà, me prenait par la main.
Il y a le musicien ensuite, absorbé par la musique qu’il joue. L’idée que je me faisais de « l’artiste », tel que je rêvais de l’être.
La musique et la photographie, mes deux carburants.
Enfin, il y a le jazz. Je le découvrais tout juste en 1992. Un apprentissage. Je ne comprenais pas le jazz. Je voulais l’aimer de toutes mes forces. J’ai beaucoup lu, écouté les classiques. Encore et encore. Et puis j’ai regardé. Donald Byrd, les yeux clos, par exemple. Il faut parfois traverser le regard d’un autre pour trouver ce qu’on aimait déjà sans le savoir. J’étais perdu. Tout s’est peu à peu éclairé. Beat signifie béatitude, et non être abattu…
Le jazz ne m’a jamais quitté.

4. De soi-même, et d’écrire

L’objet le plus récent posé sur mon bureau est un tampon dateur. Je l’ai reçu hier. Je m’en sers désormais pour chacune des entrées de mon journal, ce qui lui donne un petit air rétro qui à la fois m’amuse et me stimule pour écrire.
Le carnet est toujours à portée de main. Sur le bureau quand je suis chez moi, dans mon sac quand je sors (même à la piscine : on ne sait jamais quand les idées surgissent).
Le bureau lui-même est en bois noir, de belle dimension, acheté chez IKEA il y a une dizaine d’années. Sur le plateau, une plaque de verre, autrefois le dessus d’une table de cuisine. En guise de sous-main, un tapis de découpe, comme dans les ateliers d’artiste.
L’ordinateur portable est posé sur un épais Dictionnaire des Littératures, acheté en 1992, aujourd’hui incomplet, parfois obsolète, mais qu’il me plaît d’avoir près de moi.
À ma gauche : une bannette en bois héritée de mon père  ; une boîte aux motifs travaillés, offerte par Laurence, où sont mes cartes de visite, et sur laquelle trône une figurine Superman  ; une autre boîte pour mes journaux de voyage  ; une pile de carnets vierges surmontée d’un presse-papier en métal en forme de carpe koi, acheté à Nara en 2024.
À droite : les chargeurs, un organiseur en plastique rouge, deux trousses.
Tout à droite, l’écran externe pour le travail sur mes photographies. Sur son socle, trois figurines : un Frankenstein sur ressort qu’un enfant avait oublié à la librairie, un Daruma, et un mangaka pensif, cigarette au bec, assis sur un galet, et auquel je m’identifie parfois, quand bien même je ne fume pas.
Un drôle de bazar pour un bureau relativement organisé. Beaucoup de choses en apparence inutiles. Mon bureau d’écrivain.

A propos de Philippe Castelneau

Ma mère, professeure de danse, à l’adolescence, je me rêvais directeur de revue. Finalement, ayant aussi le goût des livres, plus tard je contribuais à créer une revue littéraire : La Piscine (aujourd'hui disparue). Je vis à Montpellier où je suis libraire. Ce métier me permet de partager quotidiennement ma passion pour les livres, tout en poursuivant mes activités d’écrivain et de photographe. Mon site : https://philippe-castelneau.com

9 commentaires à propos de “#chroniques #00 | Mes petits pas”

  1. Laisse une impression de suspense, malgré ou à cause de l’ambiance lumineuse, comme le prélude à un événement dramatique. La faute peut-être à cette lettre…

  2. Et en même temps le fou croit en son courage c’est bien pour aller quelque part? Sauter à pieds joints dans l’incertitude?

    • Aller au bout de ses rêves, sans doute. Il croit en tout cas en sa bonne étoile, et c’est parfois suffisant pour porter un projet jusqu’à son accomplissement.
      J’aimerai faire plus souvent preuve du même courage.

  3. « wholeheartedly », suis tombée y’a pas longtemps sur ça: le siège des émotions/de la vie/ de l’âme, etc. a longtemps été localisé dans le foie, c’est pour ça que Prométhée se le fait dévorer à la base.

    « wholeliverly »?

  4. Voilà qui se tient et se lit avec plaisir. Le chant des oiseaux et les chats par procuration ou lecture… Merci, Philippe. Je vais peut-être tenter ce cycle et réduire les 5 (!!!) propositions pour me l’approprier et que ce soit abordable pour moi.

    • Merci Anne. J’ai eu du mal à rentrer moi-même dans ce prologue (j’y tâtonne toujours). Mais justement, c’est ce qui m’oblige à persévérer, je crois. Au plaisir de vous lire, alors !