1- Ce monde
Comment va le monde ?
D’errances en désespérance, il roule sous la pâle lueur de la lune.
2- ce réel si réel
Offrande du matin : le pigeon ramier a encore déposé quelques brindilles sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Je remarque son goût pour celles en forme de V. Aujourd’hui deux disposées en vis-à-vis que je lis comme un bon-jour.
Les vieux ressortent, démarche hésitante, fantômes de la ville, regard plombé d’une fatigue perpétuelle.
Escadrille bruyante de martinets à peine aperçus déjà disparus.
« A droite de la Norvège, plus au nord ? » Une jeune fille sourire aux lèvres s’est accroupie et interroge un garçon assis parterre près du distributeur à billets. Quand je repasse plus tard, lui égrène ses errances en Europe, s’aidant de ses doigts pour dire les pays « moi je vive 4 ans Paris… ». Elle, toujours accroupie, boit aux sources de l’aventure.
Au café, les palles du ventilateur font ce qu’elles peuvent pour sécher les fronts transpirants. Sac oublié, sac recherché, sac retrouvé. « Moi, j’ai besoin qu’on se challenge ensemble. » Répétés à l’envi comme un refrain, une prière qu’on voudrait voir se réaliser.
Supermarché réfrigéré où les clients traînent nonchalamment grappillant fraîcheur quand à la caisse surgit : « Gigi ! je fais exprès la queue à ta caisse pour voir ton sourire ! »
Déjeuner devant la fenêtre entrebâillée, peu de bruit, seul sursaut, la sirène des pompiers déchire la densité de l’air puis plus rien. Mes dents croquent un morceau de concombre. La mastication des morts.
3- chronique
Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour le voir. Sur ma rétine, la palette des bleus piquetée de blancs du tablier à l’ombre des grands arbres… Elles sont là, trois, quatre, je ne sais plus. Lessive finie, elles étendent quelques vêtements et profitent d’un moment de détente.
L’heure de la sieste pour ces lavandières aux tenues chamarrées, cheveux défaits ou simplement retenus par un foulard multicolore, belles, assises sur l’herbe, un agneau près d’elles (je n’en suis plus sûre — est-ce que je ne confond pas avec un autre tableau ?). Je sens l’air qui vrombit d’insectes légers, j’écoute le souffle ténu de leur respiration, la brise caresse leurs visages, la lumière du peintre effleure les blancs, les bleus, les ocres, les carmins.
Elles sont là, l’une s’appuyant sur l’autre, une endormie la tête sur les genoux d’une autre. Le calme, les bras qui se touchent, le moment des confidences, des soupirs. L’entente, l’amitié, la complicité, peut-être pourrait-on parler aujourd’hui de sororité.
Je suis allée retrouver le tableau de Goya au Prado il y a deux ans. Je me suis assise face à lui, m’y suis glissée comme on pénètre dans l’eau frissonnante d’une rivière, m’y suis laissé flotter. Moment privilégié des amitiés retrouvées, instant suspendu de relations humaines paisibles où la compagnie des autres raconte le besoin de se sentir vivante.
4- Pas de bureau
Je n’ai pas de bureau ou plutôt j’en ai un tellement encombré de paperasse, d’objets hétéroclites, allant de l’orchidée blanche au pot à crayons multicolores en passant par les programmes annuels des théâtres des environs, que je ne m’y pose jamais. Sauf, pour y charger l’ordinateur portable, la prise étant très proche et le câble très court.
Alors quand je me mets à écrire, c’est bien souvent sur mes genoux. En chemin, je prends en notes des pensées, des remarques, des paroles cueillies à la volée. L’ordinateur portatif, lui, emplit le rôle de bureau, un bureau nomade et c’est ce qu’il me plaît, surtout quand vient l’été, et particulièrement l’atelier d’été. Je sais que je vais passer d’une région à une autre. Un jour le Vercors, un autre le Cotentin ou le marais poitevin. Ainsi au gré de mes déplacements, des branchements hasardeux, voire impossibles, j’écris, enfin j’essaie.