1 | Le monde et l’impression que rien ne change
« Mais imagine un homme qui sait. Il voit le monde comme il est et il se reporte à des milliers d’années en arrière pour comprendre comment c’est arrivé. Il observe la lente accumulation du capital et du pouvoir et la voit aujourd’hui à son apogée. L’Amérique lui apparaît comme une maison de fous. Il voit des hommes obligés de voler leurs frères pour vivre. Il voit les enfants crever de faim et les femmes travailler soixante heures par semaine pour gagner de quoi manger. Il voit une année entière de chômeurs et des milliards de dollars gaspillés, des milliers de kilomètres de terres à l’abandon. Il voit venir la guerre. Il voit comment, à force de souffrir, les gens deviennent méchants et laids, et quelque chose meurt en eux. Mais surtout il voit que le système entier est bâti sur un mensonge. Et, bien que ça soit clair comme le jour, les ignorants vivent avec ce mensonge depuis si longtemps qu’ils ne peuvent pas s’en apercevoir. »
Extrait de Le cœur est un chasseur solitaire, Carson McCullers,
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédérique Nathan, © 2007, Éditions Stock pour la présente édition. © 1940, by Carson McCullers. ® 1967 by Carson McCullers.
2 | Mon réel
Partage : chaque semaine, un extrait du premier jet en cours d’écriture
(je vous prie de faire preuve d’indulgence).
Joséphine allait jeter les coupes de l’après midi lorsqu’elle avait entendu les pas dans le couloir de l’immeuble. Une marche décidée et volontaire, le pas de quelqu’un qui vient en découdre. Monsieur Ferrière, le président du conseil syndical. Quarante ans à peine, arrivé dans la copropriété deux ans plus tôt avec sa femme, un enfant en bas âge et des idées sur tout. Il avait fait voté le rafraichissement des parties communes et affiché un règlement intérieur dans le hall. Il descendait régulièrement vérifier les poubelles, l’affichage, le bruit. Un véritable concierge. Joséphine avait déjà croisé ces nouveaux venus qui débarquaient dans les vieilles copropriétés l’air triomphant, convaincu qu’ils allaient enfin mettre de l’ordre dans tout ce que les anciens avaient laissé traîner. Puis, ils vendaient après quelques années et disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Il avait poussé la porte entrebâillée donnant sur la boutique sans frapper.
— Madame Clairet. Les poubelles encore. Ça déborde depuis ce matin.
— Je sais.
— Le règlement dit que…
— Je sais ce que dit le règlement. Je ferme dans dix minutes, les poubelles seront rangées dans un quart d’heure.
— Ce n’est pas la première fois que…
— Bonne soirée, monsieur Ferrière.
Il y avait eu un silence. L’homme était resté pantois un instant. Il avait pincé les lèvres et était reparti le pas cognant encore plus fort contre le sol. Dans l’arrière-boutique, Michel avait ri un peu trop fort. Joséphine savait ce qu’il y avait derrière ce rire. Elle avait éteint les spots, vérifié la climatisation pour maintenir le frais pour les fleurs, noté les commandes du lendemain. Elle avait fermées les poubelles en tassant tous les débris et détritus.
— Tu aurais pu le laisser finir sa phrase, avait dit Michel.
— Il n’avait rien à dire que je ne savais pas.
— Quand même.
Elle avait haussé les épaules. Elle avait enclenché la fermeture du rideau de fer. C’était la fin d’une journée de travail.
L’escalier de service partait du fond de l’arrière-boutique, une porte et douze marches raides, un petit palier, et une autre entrée donnant sur la cuisine. Michel était déjà dans l’appartement. À la sixième marche, Joséphine s’était arrêtée. Il y avait de la fatigue, mais ce qui l’avait arrêté se contractait dans sa poitrine, une pression légère, même pas douloureuse. Elle avait mis la main sur le bois usé de la rampe. Elle avait respiré lentement. Elle avait attendu que ça passe. Elle avait repris sa montée.
3 | Écrire à partir d’une œuvre
Onze heures du matin1
Je suis nue près de la fenêtre ouverte,
les coudes sur les cuisses,
les pieds dans mes mules.
Dimanche.
La lumière trop blanche.
La chaleur déjà.
Je ne bouge pas.
Mes cheveux cachent ce qu’ils peuvent,
mon visage ma poitrine,
le reste, je ne sais pas.
Des barreaux invisibles,
Froids même en juillet.
Viscosité de l’air,
respiration difficile
Peur de me lever.
Peur de la fenêtre ouverte.
Peur de lever la tête.
Peur de ce qui se passerait
si je quittais le velours du fauteuil bleu.
Alors il reste,
les coudes qui pèsent,
les cuisses qui portent.
Immobilité, solitude et silence,
face à la fenêtre ouverte sur un dimanche matin.
Il est onze heures du matin.
4 | Le bonheur est un état transitoire.
Le bonheur est un état transitoire. Es-tu heureuse ? Question idiote et malhonnête qu’on croirait tirée du Mépris de Jean-Luc Godard. Vicieuse et silencieuse injonction sous jacente , si tu n’es pas heureuse…
Mauvaise foi et perversion.
Toujours ce besoin de définir l’autre, de le ranger dans une case bien précise et de ne plus l’en laisser sortir. Il faut des limites bien concrètes pour présenter bien les gens. Des limites imaginaires qui rassurent. Des contours qui disent moi je suis ceci, moi je suis cela, moi je gagne telle somme d’argent, moi je suis médecin, avocat,… avec fierté et d’autres qui disent à peine, moi je lave les petits vieux dans un Ehpad, je ramasse les poubelles, je me lève à 5 h pour tenir la caisse d’un supermarché à deux heures de chez moi…
Quand a-t-on oublié de s’adresser à la personne ?
Quand a-t-on cesser de voir l’humain que l’on croisait pour n’en estimer que la valeur ajoutée ?
Quand les moments de vie sont devenus des instants de production ?
Grande tristesse en vue et l’impression de vivre la fin de quelque chose.
5| Proposition d’écriture automatique : lâchez prise !
« Faites-vous apporter de quoi écrire, après vous être établi en un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit sur lui-même. Placez-vous dans l’état le plus passif ou réceptif que vous pourrez. […] Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu’à chaque seconde il est une phrase, étrangère à notre pensée consciente, qui ne demande qu’à s’extérioriser. Il est assez difficile de se prononcer sur le cas de la phrase suivante ; elle participe sans doute à la fois de notre activité consciente et de l’autre […].
Continuez autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure… »
André Breton, Manifeste du surréalisme, Gallimard, 1970, p. 42.
En suivant les consignes d’André Breton se lancer dans l’écriture automatique d’un texte pendant 20 minutes sans interruption sans chercher à prévoir le sujet ni la conclusion, se laisser diriger par la main seule.
1Pour la proposition 3, vous avez reconnu Eleven am, un classique de Hopper.