1.Le monde
Un monde qui s’arrête pour fixer un ballon est un monde qui ne tourne pas rond (des hackers sont parvenus pirater la FIFA : à l’heure des matchs, tous les écrans s’éteignent et cette phrase est diffusée pendant une heure trente).
2. Carrefour
Trois chemins. Un banc de bois vermoulu. Un deuxième tronc. L’ancien banc. Le panneau. Flèches jaunes des sentiers pédestres. Un vélo pour la route du cœur numéro 99. Tout droit pour VTT 18 km. Tourner à gauche pour VTT 27 km. Des insectes. Des chants d’oiseau. Un coucou. Une scie au loin. Clochettes de vaches. Lignes blanches des avions. La lune décroissante. Le soleil derrière les feuilles. Des branches tordues. Le ruisseau des Chaudeyres. Une clairière. Des arbres enfants sous plastique vert. Des piquets. Du fil. Un champ. Des cutches. Du gravier. La Calouse.
3. Insomnie
Je me tourne vers la table de nuit. Je me tourne vers le mur. Je me retourne : un livre, mes lunettes, une lampe éteinte. Je me retourne : des habits en vrac. Le coussin est mal mis. Je me saisis du bouquin. Je le repose. Je cherche l’heure mais ne veux pas savoir. Des animaux se battent, des chats. Les draps sont chauds. Il est trop tôt pour me lever. Des dames passent dans la rue, parlant une langue que je ne suis pas certain d’identifier, peut-être de l’espagnol. J’allume. Je me saisis du bouquin. Les mots se mélangent. C’est peut-être du portugais. J’éteins. Je pose la main sous le coussin. Je change ma main de place, ça ne va pas. Un oiseau chante, un seul. C’est la pleine lune, il fait presque jour, mais ça ne veut rien dire. J’attends qu’un deuxième oiseau chante mais le premier s’est tu. Une voiture passe. Je pose ma joue sur ma main. J’ai les fourmis. Je ne sais pas où poser ma main. Revoilà l’oiseau. J’allume. Je lis. Un deuxième oiseau. Je ne comprends rien à ce que je lis. Je parie qu’il est quelque chose comme cinq heures du matin. Ne pas regarder l’heure. Je ferme le bouquin. Les oiseaux se sont tus. J’éteins. Je tâtonne. L’heure ? Je résiste. Je pose ma main sous le coussin. Je transpire. Je crois qu’il fait plus clair, que le jour se lève. J’allume Je regarde l’heure. Le jour ne se lève pas à deux heures. J’éteins. Je me tourne et me retourne. Je n’aurais pas dû regarder l’heure.
4. journal d’écriture : Roman photos
Retour de la famille royale (à cause de Jacques Abeille) (très loin du lyrisme des Jardins statuaires) (mais c’est une page d’un autre roman, je crois, sans doute Un homme plein de misère).
J’écris ce livre sans le je. Je transforme les photos en mots. Je défragmente ce qui nait par bribes. J’ajoute des tu qui sont des je. J’oublie les prénoms des personnages. Je ne suis pas l’homme. Je ne détermine pas les thèmes du livre qui sont les mêmes que toujours. Je tiens un journal d’écriture qui ne me sert pas quand j’écris. Je suis du matin. Je n’arrive pas à me dépêtrer de la reine d’Angleterre (qu’est-ce qu’elle fout là ?). J’aime prendre le train.
5. Le héron
Il est quelque part derrière les branches, ses deux longues pattes plantées dans l’eau. Allez, bouge un peu pour entrer dans le cadre. Il est trop loin. Je ne suis pas certain que c’est bien un héron. Puis il s’envole, argenté, et il faut courir pour le rattraper, mais on ne rattrape pas un oiseau. Il suit les méandres de l’Arbogne, pénètre au cœur de la forêt. Je suis condamné à rester sur le chemin. Il s’est posé. Lentement, je descends. Trop lentement. Il est parti, revenu en arrière, reparti vers l’aval, je ne sais pas. Il y a si peu de poissons dans l’Arbogne que cela l’oblige à bouger sans cesse. Je vais bien réussir à le capturer. Il se mêle aux milans, aux corbeaux, aux choucas de la tour. Il plane au-dessus de la scierie, se pose dans un pré, trop loin, même en zoomant. Je reste sur le pont, à l’attendre. Il a senti que ça frétillait. Le voilà au bord de l’eau. Je le prends en photo, le remercie et rentre fourbu soigner ma patte fatiguée.
