#ete2026 #02 / L’autre rive

1 | du monde

Comment se réveiller sans s’être endormie ?

2 | le Salon d’Ivan

Je suis tout seul dans la maison. Je suis dans le salon, j’allume les lumières pour faire moins peur, je reste avec les objets pour être moins seul. Le salon a deux grandes fenêtres qui se font face, avec des rideaux verts qui sont plus vieux que la maison et qui sentent le tabac froid de Grand-Père Joseph. On n’ouvre jamais les deux fenêtres en même temps sinon ça fait un courant d’air et les courants d’air ça appelle le Vent. Sur la table du salon, la grande table en bois, il y a les cartes à jouer de Grand-Père et sa tasse de café. A côté de la tasse de café il y a mon cerre de lait. Les chaises sont n’importe comment dans la pièce, quelqu’un a dû vouloir accrocher quelque chose au mur. Je ferme la porte du couloir parce que je n’aime pas les couloirs vides. Derrière la porte, il y a une commode en bois avec des traces de peinture de quand j’étais petit – je suis un grand maintenant, je me garde tout seul – et sur la commode une lampe avec un abat-jour gris cassé et dans la commode des photos de mes parents. Moi ce que je préfère c’est le tapis en poil de mouton et l’histoire de Grand-Père qui a tondu le mouton tout seul et peut-être même qu’il l’a tué. 

3 | L’autre Rive

L’autre rive. La déchirure. La déchirure ou l’autre rive. La rive d’en face. “L’île sans rivage”. Je ne voyage que sur d’autres rives. A l’Est, parfois au Sud – très rarement – jamais à l’Ouest ni au Nord. Là où le Soleil se lève, l’Orient, l’Orient, mon autre rive. Il faut bien comprendre qu’elle est en moi la rive, elle est en moins bien plus que sur un fleuve à passer, il n’y a d’ailleurs jamais de fleuve à passer, mais toujours des ponts. Parfois il n’y a pas de frontières, la frontière n’existe plus mais bien souvent il y a trop de frontière, un seuil, liminal, qui dégage une énergie étourdissante. Frontières de pays qui furent en guerre et un coup d’oeil par dessus l’épaule vous apprend rapidement que tous les pays furent en guerre et que le temps se distend quand vous marchez sur le sol où se sont fracassés des âmes. 

L’autre rive, la rive de la frontière dans la peau

dans les masses boueuses

où gît mon coeur

cette terre d’où je viens

et celle que j’ignore

avec le souffle pris dans les racines

les genoux éraflés

du calcaire d’ici

la peau blanche

comme le sable de là-bas

des grands-mères traînant des gros sacs en tissus

de l’or cousu dans les revers de leurs voiles

et d’autres pleines de bijoux

achetés sur des marchés bruyants

un grand-père à moustache

des peintures chatoyantes

un autre qui ne parle pas il y a soixante ans de cela

des tombes creusés par ceux que nous aimons

des barbelés pour l’enfant père

que regardait à la télévision l’enfant mère

mon sol ici, ma terre que je ne crains pas

tuait ma terre là-bas

et mon sol là-bas qui ne veut plus de nous

toujours fille de, fils de

je ne peux aller là où je n’ai pas de langue

moi je n’ai que des gestes

des fêlures de gestes

avec mes gestes

avec ma frontière dans la peau

il me faudrait m’enlacer

sur l’autre rive

et telle Europe

laisser un taureau m’enlever. 

4 | Traces du Présent 

J’ai l’impression de passer plus de temps allongée à même le sol à attendre que la sueur cesse de couler qu’à faire quoi que ce soit d’autre, écrire compris. Quand la chaleur reflue parfois, je fonce au bar me donner l’illusion d’un état normal plutôt que d’écrire. Moi qui m’étais dit que je ferais de cet été celui de ma résidence d’artiste (chez moi) en m’autorisant deux mois de congés, je procrastine en me battant contre le climat et je me demande comment écrivent les auteurs du Sahara. C’est Boulgakov je crois qui disait que les Russes n’avaient pas le choix d’être de grands écrivains – une révolution tous les six mois et les six autres mois sous la neige à n’avoir rien d’autre à faire que d’écrire. 

En attendant, le contexte perturbe mon rapport au Vent. Moi qui ne le supportait plus, voilà qu’il me manque et il me paraît tant absent qu’écrire sur lui relève du deuil. Comme le dit le proverbe touareg “quand la tempête de sable arrive, l’homme se cache sous son burnous et attend”. On aura donc le Vent et le Soleil dans cette sagesse et on ne se blâmera pas d’attendre. L’esprit lui fonctionne toujours, il faudra juste savoir donner matière…

5 | De l’autre côté de l’écrit

“Au début tout est possible. Au milieu tout est probable. A la fin tout est nécessaire.” (auteur oublié).

De l’autre côté de mes écrits il y a ce qui ne s’écrit pas, ce qui s’accumule sur l’autre rive, déborde ou s’enfouit. Il y a l’envers, l’envers du miroir, l’envers du décor, ce qui s’extirpe dans les trippes et râcle la conscience, trop abrupte pour en faire texte mais qui toujours vient hanter le silence après les points. Ce qui aurait dû être écrit, ce qui devrait être texte mais qui arrache la chair, à vif, et expose trop. Le récit tapit dans le silence, le Roi du Silence, dont l’ombre vous suit à juste distance pour ne pas se dire. 

Parce que cela serait frôler avec la folie. 

Parce qu’il y a des gens qui sont encore en vie.

Parce que j’ai oublié ce que j’ai voulu dire.

Parce que je ne suis pas encore prête à le dire.

Tout est là, sur l’autre rive, et écrire c’est le pont entre les deux rives, le pont dont saute la demoiselle quand sur un rivage l’attend l’homme qu’elle ne veut pas épouser et sur l’autre le père qu’elle ne veut pas retrouver. 

Sous la plume, à l’envers, Charon trace d’autres signes.

C’est sûrement pour cela que mon île n’a pas de rivage, moi qui suis toujours sur l’autre rive d’une part de moi. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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