#chroniques #02| Fellini raconte

1

Comment dire sans avoir aussi un peu tout oublié ?

2-

La caméra s’était déployée tournante et enveloppante tout autour de toi assis à notre table à manger, sorte de longue table de ferme où les invités s’étaient succédés pour laisser place au vide prolongé de leurs présences et de leurs rires. A quoi bon ensuite les avoir imaginés, les avoir même mimés dans mes dialogues d’enfants aux multiples visages de grands et de petits mélangés ? ( en plus d’avoir souvent mimé des chevaux au galop ! )

La caméra avait donc commencé son mouvement rotatoire ; elle avait commencé par subtiliser ton regard sombre et ta chevelure épaisse couleur cendres ; puis, elle avait frolé ton dos solide et légèrement courbé;  ta main aux veines gonflées avait continué à remettre en ordre des mèches longues, indisciplinées ; ton dos s’etait courbé davantage devant la fenêtre du salon donnant sur le jardin; tu avais sorti une cigarette d’un paquet de Marlboro rouge ; et tu l’avais allumée à l’aide d’une allumette semblant avoir déchiré l’espace ; tu l’avais ensuite jetée dans un cendrier à proximité ; ta main droite avait porté la cigarette à ta bouche de façon presque avide et si concentrée, comme si ta vie en dépendait ( dans ce mouvement, ta main s’était presque entièrement placardée contre ton visage) ;  après, tes traits s’étaient détendus alors que ton expiration en relachant la fumée sortant de tes narines s’était amplifiée ; tes yeux comme voilés  s‘étaient ensuite perdus dans le vide ; pour revenir en direction du bois de la table et de ses grosses nervures que tu avais essayé en vain de lisser avec un doigt ; de manière persistante… ; une étrange impression de bulle acoustique avait paru t’envelopper renforcée par le mouvement circulaire de la caméra ; qui s’intensifiait; les bruits du dehors s’enfoncaient à l’écran dans une sorte de caisson ouaté ; cela durait ; à nouveau et pour la énième fois, ton dos, ton profil, ton visage coulés en une unique masse, un unique bloc;  tu fermais les yeux et te prenais la tête dans les mains ; attendant presque que la cigarette s’éteigne seule; mais, de dos, tu la reprenais in extremis dans le cendrier là où elle avait déjà laissé l’empreinte d’un fin tunnel grisâtre et fragile…;  après la dernière bouffée, tu l’éteignais alors dans un mouvement très lent, on aurait dit appliqué; gros plan sur ce qui l’en restait;  tu avais ensuite disparu de l’écran. 

3-

Sometimes I even get the idea that it isn’t a film at all, but something else which I’m not yet able to understand, and then it frightens me a little, but I’m immediately comforted by the idea that probably, for me, the film is a pilot, in the sense that it is some sort of bizarre spiritual guide, ushering in other stories, other imaginings; and, in point of fact, when it goes away, unfailingly it leaves me with the film I’m going to make next.

Ce bref passage sorti de la bouche de Fellini me faisait penser à ces thèmes récurrents, ces figures, ces trajectoires, ces boucles qui, dans la répétition des voyages et des routes établissaient sous la conduite du pilote dans son avion ce qui faisait créer l’écrivain, le peintre ou le musicien. Les faisait avancer dans un ciel comme dans les lignes ou les dessins ou les partitions de musique. Etait pour eux motif de création. Dans ce voyage vers Fellini et ses mondes se cachaient des itinéraires invisibles comme blottis dans les nuages, dans une sorte de matière si légère et lactescente et pourtant prégnante de désirs et de peurs. Si l’uniforme (faussement uniforme) du pilote pouvait cacher différentes âmes et recherches intérieures, il affichait cependant son statut de guide indiscutable des airs. Dans ce livre, j’avançais à l’aveugle ? sur les autoroutes neutres et sans marquage apparent du ciel alors que mon projet sur Fellini et toi suivait par moments des tangentes, des évitements, des ascensions et des descentes semblant en fait dictés par d’étranges et douces programmations ; il pouvait aussi traçer des cercles concentriques par temps de tempêtes pour empêcher de brusques atterissages. Comme pour Fellini et son voyage inachevé, le projet d’écriture était ce pilote, et toi aussi en certains de mes thèmes. Dans Le voyage de G. Mastorna, le passager de l’avion crashé près de la cathédrale avait été un film-voyage-pilote (ayant guidé en amont ou par la suite le cinéaste dans la plupart de ses films) interprété par une série d’acteurs protagonistes à l’essai s’étant finalement fixé sur le choix définitif de l’eternel Mastroiani. Le même homme aux mille masques était souvent réapparu pour incarner une nouvelle route, un nouveau voyage, un nouveau film.

4-Extrait du projet d’écriture en cours

comme l’arrêt promettait d’être long, interminable j’avais accepté de faire le voyage du retour à bord d’une voiture (une station-wagon) conduite par un jeune italien d’origine comorienne qui lui devait se rendre bien plus au sud dans la région des Pouilles où il aurait travaillé comme saisonnier sous-payé dans les champs pendant tout l’été. Notre voiture avait accueilli beaucoup d’autres personnes seules ou en couples également des petits groupe d’amis qui nous avaient raconté leurs vies par bribes ou pans entiers suivant des états aussi proches de l’euphorie que d’une noire mélancolie. Loin de ne plus vouloir les écouter je m’étais pourtant mis à regarder le paysage en me laissant aller à imaginer leurs vies leurs familles leurs entourages leurs destins sans trop les assaillir de questions car ils semblaient  être portés par une sorte de confort de légèreté les amenant à se livrer à nous  alors à l’écoute et quasiment invisibles et comme en charge de recueillir les confessions les plus intimes et secrètes. Parfois leurs phrases auraient été coupées par un de nos  pourquoi ? ou par des digressions des changements de rythme, des lenteurs… A mesure que la route défilait et que leur destination se rapprochait arrivait fréquemment la nécessité de dire de leur voix des choses importantes peut-être même jamais dites et le moment d’ouvrir et de fermer les portières, souvent précédé d’incroyables aveux, avait parfois été mitigé même contrasté par des salutations désinvoltes laissant croire au jeu a posteriori d’une représentation d’acteurs-passagers !

5-

There’s a film, I mean the idea, the feeling, the suspicion of a film I have been carrying in my mind for fifteen years and has still not allowed me to get close enough to, trusted me enough, for me to understand what it wants. At the end of every film I make, there it is again, apparently claiming that now it’s his turn; it stays with me for some time, studies me a little, and then disappears. I’m relieved every time it goes away: it’s too serious, committed, uncompromising, not like me at all, who knows which of us would be willing to change. Now that I think about it I’ve never done so much as a sketch for this film, a scrawl; clearly when he makes up his mind he’ll tell me in a different way. 

Pour Fellini, le film inachevé (Le voyage de G.Mastorna) avait voulu dire cet objet dont il ne pouvait pas faire le tour, un objet qu’il n’avait même pas pu manipuler. Un objet qui en quelque en sorte lui avait continuellement échappé, lui avait glissé des mains. Dans cet effort de l’appréhender et de l’apprivoiser, le film s’était dérobé à lui ne lui offrant la possibilité que de le sussurer, de le crier, de le poétiser ou de le métaphoriser sans en venir à bout. Ou seulement en pointillés. En touches impressionistes non cadrées, débordant même de son support parfois à l’image du peintre ou de l’écrivain cherchant à cerner une lumière ou un reflet apte à portraiturer un visage ou une douleur dans leur entier de peur (autrement) de se brûler et de clôre un chapitre ?, aussi de trahir ce qui aurait pu représenter un mode de communiquer. Trahir, par exemple, ce qui aurait pu être une surexposition à des silences, à des frontières invisibles.

A propos de Sandrine Cuzzucoli

Aime le temps suspendu en contemplant, lisant, dessinant, parlant, regardant le plafond, les visages, peintures, ciels.. Dans mes études passées mais encore présentes!: la littérature américaine, italienne, les beaux-arts, la traduction et d'autres choses depuis... Ecris en revue depuis environ 5 ans, dessine depuis plus, c'est un aller-retour constant un peu comme un Appel de la Forêt, le titre d' un des premiers livres de Jack London — que j'ai aimé! à suivre aussi sur Instagram.

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