VOYAGES

Chroniques 2

1  –  Comment apaiser la soif d’un ravissement inconnu ?

2 – Le livre de voyage

Glisser dans les ronds de lumières des réverbères sur la surface du temps tout au bord du vide image du visage qui sourit

un rire peut être.

dans le gel du silence de la nuit

le caillou ramassé là-bas au creux de ma paume

vers où ce train de mémoire veut il m’emmener ?

les hivers sont si longs

les lisières, les coutures, les frontières, aux confins d’une zone

une belle zone, la plus belle, celle qui me dépasse

mon passé là en cet instant

dans l’album photos des lieux, des gens, comprendre qui j’habite

le regard des images s’impose à la pensée des souvenirs déformés

les yeux sur les paysages arides étendues de terre d’ocre

une petite route, un sentier

une surprise attend qui n’est pas née

serpente

traverse mes territoires

gravit les collines

frappe à la porte

j’ai peur de ma bouche close

des traces noires qui ne s’écrivent pas sur la page blanche

l’âme comme un mouvement d’aile de papillon, suspendue à l’aube

comment retrouver dans le réel les images rêvées ?

entre obscurité et lumière

l’écho de la lune

le jour

déjà

et me vient à l’esprit ce vers d’Edith Södergan

« Je me languis du pays qui n’est pas car tout ce qui est je suis fatiguée de le désirer »[1]

3 – Voyage solitude

L’ovale de cuivre, tout au fond du couloir sombre clos la chambre.  Jeanne à sa table. Devant la fenêtre vue triste sur un mur au crépi gris, le châssis de celle du grenier d’en face, les croisées drapées de toiles d’araignée cachette des fantômes. Des tuiles rouges bordent le ciel de pluie.

Pieds nus sur le tapis de laine nouée rose fané dans le fauteuil de paille, elle écrit. Sur le canal du Midi elle s’est éprise de Riquet jusqu’à en écrire un roman.  Sur le tablier de chêne son ordinateur, un foutoir de notes, de crayons, gommes, stylos, trombones dans un pot de terre vernissé.

Et ce cahier bleu compagnon soutien de son travail. Une main en a caressé les lignes d’une encre lilas.  « Ecumes de Méditerranée » en cursives majuscules. Cadeau de l’aïeul, dont elle a hérité la chambre, la seule isolée du cœur et des bruits de la maison.

Comment dire merci à celui qui ne sait pas qu’il donne ?

Le canal draine une eau calme, troublée par quelques péniches, bulles éphémères. L’eau dort sur un lit de vase.

Jeanne a choisi de se séparer des lourds rideaux vert amandes aux reliefs d’arabesque pour des stores en voile, lumière tamise les fantômes de la maison abandonnée. Car des fantômes elle en a plein son sac et ils pourraient bien rejoindre Riquet dans une fiction demi-biographique.

La penderie dans l’épaisseur du mur laissée entrouverte, la clef énorme en fer forgé dans son écusson laisse voir le mur recouvert d’un papier peint défraichi, des cintres à pinces et à moustaches comme celles du grand-père, une photo insérée dans le cadre de la glace au-dessus de la cheminée condamnée. Sur le manteau un vase livre en céramique, une pierre fossile de résine miel, des visages galets en vrac une lampe éclaire les étagères de livres.

La coiffeuse en acajou s’est reconvertie en jardinière de plantes grasses, peignes, brosses et flacons précieux, leurs secrets dans les tiroirs à boutons dorés. Le miroir compagnon d’écriture reflète le portrait de Jeanne qui, de temps à autre, les doigts en suspension, se regarde, se murmure.

Dans l’alcôve le lit sous une courtepointe turque teintée d’oranges, souvenir d’Erzurum, berceau familial, ses tragédies, ses douleurs, ses bâtiments aux pierres colorées, carrés magiques comme « Château et Soleil » de Paul Klee, reproduction crucifiée au mur.  Une table de nuit, une lampe, un désordre de livres.

Le coin toilette inchangé : le vieux lavabo ivoire comme la peinture des murs, ses robinets en laiton écaillé, son miroir piqué, le tain rongé par la vieillesse. Le bidet toujours là permet de ne pas partager la salle de bain collective.  Jardiner la solitude.

Une chambre à soi tout au fond du couloir.

Sur l’écran une phrase, Jeanne chaque jour un incipit, un élan pour s’envoler. Aujourd’hui  :

Comment exister sans vivre au présent ?

4 – Voyage sur le pas de la porte :  7 matins – 7 photos

Dimanche – L’océan doit être bas, sur la peau parchemin de l’étang, se dessinent des écheveaux d’artères et de veines de rus et de chenal.

Le pin sentinelle immobile. Quelques aiguilles semées par la nuit font nid au sol.

Pas un souffle d’air.

Lundi – La belle de nuit s’est refermée. Les lys des incas a fait deux nouvelles fleurs orange inspirées du coucher du soleil.

Le ciel bleu. Toujours bleu. Trop bleu. Le soleil déjà fort. L’étang jardine ses eaux en étincelles.

Mardi – Les planches de la terrasse brunes de pluie.

Gouttes sur mes pieds. Un ciel noir. L’étang en nappe d’argile. Entre deux nuages gris teintés de violet un filet d’or.

Mercredi – Une aigrette blanche les pieds dans l’eau se gave. Les fleurs ivres d’eau se courbent, s’agenouillent action de grâce. L’étang ivre d’eau se pavane immobile dégage une forte odeur de marée.

Jeudi – Quelques boutons débraillés surgissent. La sauge bleue étouffe sous les assauts de ses voisines, immortelles à l’odeur de curry. Un papillon blanc en marche. Sur la peau de parchemin de l’étang l’eau évanouie.

Vendredi – Bourdons et abeilles labourent les cœurs sucrés. Les gouttières chantent les dernières notes de la pluie de la nuit. Dans la solitude des berges l’étang dort encore dans les plis de  son lit de vase.

Samedi – Sur la pelouse de paille quelques pommes pourrissent. Les oiseaux muets de canicule sont enfin revenus. Les pommiers en abri. Les premières fleurs de l’arbre à papillons butinées de mélodies à basses fréquences. En surface l’étang frissonne. Miroir d’un ciel encore bleu. 

Comment éprouver sur terre un bonheur qui ne serait pas né de la terre ?

5 – Voyage aux frontières de l’écriture

Les idées vont et viennent, éclatent comme bulles de savon.

Tentatives de se raccrocher au réel.

De ce qui semble clair en tête nait une mise en mots impossible à transcrire.

L’intime, comme empêchée à me dévoiler nue, surgit comme un ouragan et soudain l’hémorragie se tarit. Estropiée, amputée

Les pensées censurées. Ecrire pour être lue et mentir par omission ?  Ecrire comme ça vient en toute liberté ? Oser ou ne pas être. Qu’est ce qui se cache dans ce que je cache ? Reste le mensonge, la poésie pour détourner. Un tu, un il, une elle pour tuteur, une accroche pour se raccrocher, se mentir à soi-même, laisser dire l’autre, personnage inventé qui peu à peu s’épuise puisqu’il n’est pas.

Comment retrouver dans le réel le visage rêvé ?

Un mot arrive, main suspendu, arrêt sur image, les mots qui venaient dévissent, l’image est là, elle se décrit, elle lance un nouveau défi, s’estompe, s’efface, inefficace.

Fouiller dans mes notes en désordre pour repartir, en vain, elles sont de la veille mais déjà vieilles. Et pourtant elles m’agitent, je le sens.

Les appels extérieurs, une échappée, une fuite, une excuse pour s’arrêter.

Et, plongée dans le réel, les phrases viennent, se notent comme dans le demi-sommeil ou le texte s’écrit tout seul, perdu au réveil. Restent quelques bribes pour redémarrer. Quelques bulles qui éclatent à nouveau.  

Eternelle souffrance maïeutique de l’âme impossible à écrire.  

Comment dire l’âme si ce n’est pas un corps ?

Comment voir l’âme au-delà de l’horizon ?


[1] Le Pays qui n’est pas (1925)
03/10/1997 – Editions de La Différence  

A propos de Béatrice Planchais

Enfance à la campagne grande sensibilité à la nature , j'écris principalement de la poésie

Un commentaire à propos de “VOYAGES”

  1. « Comment apaiser la soif d’un ravissement inconnu ? » en effet, comment ?
    Je découvre avec bonheur votre écriture, j’ai particulièrement aimé le livre de voyage et le voyage sur le pas de la porte. Merci Béatrice

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