5 | Je suis d’équipe de matin ce samedi. Je rencontre pour la première fois une collègue transférée pour remplacer au pied levé une absence. Je me rappelle d’une discussion quelques semaines plus tôt où j’avais appris qu’elle était connue pour sa plastique hors du commun et son franc-parler. A son arrivée, récente, elle avait eu quelques embrouilles avec des collègues et avait su faire face. Je l’avais déjà vue mais je n’avais pas eu de grande impression de cette personne parmi d’autres, assise dans cette pièce sans décoration parmi les patients. Cette fois-ci, je suis pris d’une gène en la rencontrant puisque j’ai ce savoir coupable et que contrairement à d’autres caractéristiques physiques telle que la taille, il semble clair soudain là que sa figure est l’objet de travail, d’investissements multiples, de réalisations concrètes et pourtant je ne peux rien questionner, ébruiter de mon impression, faire correspondre l’affect et l’expression. Me viennent les images de célébrités américaines et autres figures hypersexualisées ainsi qu’un mouvement de censure. Quel esprit à ce corps indéniable, excessif, exorbitant, à la limite du grotesque? Un dévoilement en trois temps. Je saisis dans un premier temps une présentation de soi volontaire, arrangeante, serviable. R. Jaccard avait un titre qui me revient : « L’influence des talons aiguilles sur les intellectuels » . Contrairement aux talons aiguilles, qui supposent un choix circonstancié, s’hypersexualiser concrètement par la chirurgie suppose un imaginaire qui ne souffre pas de la contradiction, tranche dans l’ambiguïté (du genre et de la séduction) ou du décorum. Je me saisis à faire semblant de ne pas voir et faire voir ce que je ressens. La propre violence de mon male gaze se retourne contre moi dans le cadre de ce jeu professionnel que nous devons engager. Je dois remettre en jeu des signes et des symboles, négocier de les règles d’interactions, dépasser la représentation par la connaissance tout en étant « pro » (une reconstitution toute spinoziste). Je ressens une certaine violence à l’arrachement au neutre, à ne pas pouvoir me mouvoir comme d’habitude dans mes regards absents, yeux à demi-clos, me pâmer dans mon asexualité, dans la fatigue désexualisante du soin des autres, dans mes soupirs résignés dans l’ascenseur, dans le confort et l’anonymat de l’humiliation salariale. « La beauté m’insupporte » écrivait Sansot. Je le rejoins sans trop savoir quoi penser – ou je me sens aux prises avec des modèles très sociaux, impersonnels, conformistes et extravagants. Il ne s’agit que de huit heures. Je fais sa connaissance après de long silences en guise de prologue où je cherche à oublier dans un écran, une porte de placard, quelques carreaux de carrelage, un paysage à travers une fenêtre. J’organise un peu les termes d’une discussion à trois sur l’emploi, le salaire, fait monter les enjeux, distribue les bons points, valorise et questionne. Je découvre dans un second temps une personnalité revancharde, paranoïaque, plaisant à dominer l’autre dans les affaires, dans les relations de travail, avec ses supérieurs. Elle mentionne avoir un ami RH, un ami avocat et un autre, juge. Je réponds ne pas saisir les relations par le droit ou la menace de son utilisation. Elle renchérie et me convint momentanément de vérifier mes heures, mes fiches de paie, etc… Dans un troisième temps, quand elle prétend que nous travaillions beaucoup, je l’interroge à qui elle pense quant elle dit « Contrairement à d’autres« . Je découvre l’existence d’un copain militaire qu’elle a suivie dans trois villes et qui « se fait chier toute la journée au régiment« . Le couple avec un militaire me satisfait comme la pièce manquante d’un puzzle. Sa personnalité m’apparait soudain dans son rapport à l’autre sous l’aune de la fascination, de la provocation, de la défiance et la méfiance. Je crois saisir ainsi son jeu et son plaisir. Quelques minutes plus tard, je me surprend à réfuter un peu plus durement un argument sur la faiblesse du salaire et l’envie d’aller à l’usine – par frustration déplacée certainement puis c’est l’heure pour moi de me changer. Je suis blessé dans mon amour propre de ne pouvoir trouver un métier qui pourrait se défendre de ce genre de comparaison. Je me sens coupable d’avoir eu envie d’elle, peur d’être le tiers excitant d’une moitié jalouse, hypervirile, potentiellement castratrice, meurtrière par profession et finalement si convenable pour cette femme et les dynamiques explicatives de cette présence. De retour chez moi, j’écoute Baudrillard chez Pivot sur la fin de la séduction, la production des signes du sexe sans être convaincu, raisonnée dans ma tristesse mais bien charmé par son détachement à lui. Quelques jours plus tard, je saisis au détour d’une course en ville la tristesse du corps au quotidien, sa fragilité et crois saisir un peu de notre époque dans ma consolation. Je pense à David Le Breton, au passage de l’embellissement de l’âme à celui du corps. Je soupire un peu de ma solitude, de ma liberté, de l’excès de nos moyens et de la médiocrité de nos vues communes.
1 | Comment écrire sans idées? Comment écrire avec des idées? Comment écrire avec des idées sur une autre chose que ce que l’on écrit actuellement? Comment se frayer un chemin jusqu’à quelque chose d’écrivable? Comment écrire sans passion prenante? Comment écrire de façon neutre? Comment maintenir l’attention assez longuement? Comment écrire avec, pour et parmi d’autres? Comment écrire sans se nicher dans une alcôve? Comment écrire parmi les flots des jours? Comment écrire sans se faire un petit pré carré de thématiques? Comment écrire sans se diffuser dans l’inconséquence propre à la spéculation générale? Comment écrire avec densité mais sans un projet ? Comment s’approprier sans déplaisir la contrainte? Comment écrire à temps?
2 | Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre dans la fluidité des paroles animales. Parmi les livres sur la dissociation, la transe et le mesmérisme.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre dans l’indifférencié. Ce nulle part chaque fois différent. Là en pull en laine marron sur la plage. Là dans la pénombre d’une cuisine, d’un bureau dans un commissariat, d’un table à ausculter dans un hôpital psychiatrique.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre en lui et l’autre. Là regardant le paysage d’une face. Là, les vérités et trahisons d’une posture. Là où la couleur vive de la fêlure brille à travers les interstices de la carapace.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il sort du système de sécurité humain. Là, saisissant un verre, un briquet, un ustensile en métal. Là, dans un état de réceptivité, silencieux, plein comme une barrique. Là s’oubliant dans un environnement matériel fait de possibilités sonores, sémantiques, pragmatiques. Là, s’éventrant, coulant, signant des sens parfois avenants, parfois inverses au commun.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à l’instant où il vacille et supervise la déstabilisation. Là où par une formule incohérente, une question répétée, une incommunicabilité tapie de stratèges se crée encore une brèche. Là ouvrant vers du numineux. Là, avant qu’il y intègre ses obsessions, sa misanthropie, sa folie propre. Là, cette faille de l’instant. Là avant que l’autre soit une personne.
3 | Où es-tu partie à cet instant, entre deux regards vers moi, la main tendue vers la feuille de ce cahier couvert de fourrure rose? Où partiras-tu de commun et de singulier au fur et à mesure que tu apprends à tenir ce stylo de manière de plus en plus nonchalante dans ton adolescence? Quels souvenirs, sensations, bévues viendront former tes haines, curiosités et amours au fur et à mesure que ton écriture et ton trait s’habilitent à l’âge adulte? Quels étapes, quels obstacles, quelles épreuves pourras-tu raconter avec brio à l’age de la maturité ? Quelles difficultés t’attribuera-t-on la vieillesse venue? Quelles vérités nous auras-tu épargnées à notre mort?
Intense lecture.
Sur le fil.
On attend la bascule – pourtant déjà présente.
Merci Léa pour ta lecture : )