#chroniques #03 | dernier dimanche

1 | DU MONDE 

ÉCOUTE LE MONDE INFINI, TOUJOURS NICHÉ À L’INTÉRIEUR DE NOUS

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL 

À venir, lundi 20 ou mardi 21 juillet

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
LE DERNIER DIMANCHE

C’est le dimanche à partir duquel s’est ouvert l’immense nuit de l’après, un dimanche à l’hôpital, presque comme les autres. Presque. Elle n’a pas touché à son petit déjeuner. À midi, elle a simplement mangé un yaourt, bon, de ceux qu’il lui apporte. Après le yaourt, elle a dit qu’elle aimerait prendre un bain quand elle sortirait. On a du temps le dimanche. Ils le passent ensemble. Il la sent faible. Elle est restée assise un moment au bord du lit. Il a vu sa jambe gonflée, à la peau tendue, échauffée. Il ira demander une poche de glace tout à l’heure. Elle parle peu, parfois prend son téléphone, le pose, puis dort. Rêve-t-elle aux dimanches à venir, une fois sortie, à ceux qu’elle aimerait revivre, au bord de l’eau, à la montagne? Elle se réveille, dit quelques mots qu’il ne comprend pas. Elle dit que ce n’est pas grave, referme les yeux. Il se dit qu’il a encore oublié le manteau, qu’il faut qu’il y pense pour le jour où elle sortira. Elle lui dit qu’elle aimerait aller à Paris, enfin, elle dit on ira à Paris, quand j’irai mieux. Ça le réjouit. Il lui dit que les turbans qu’elle a commandés lui vont bien. Elle le remercie de les lui avoir apportés. Il pense à Belle-île. Nous sommes dimanche, se dit-il, et je pense à Belle-Île puis il se dit qu’ils y retourneront, en voilier, il demandera à son ami skipper, il lui fera la surprise. Elle adorera. Il se demande ce qu’il va lui apporter le lendemain, quelque chose qu’elle pourrait manger. Elle n’a pas touché à ce qu’il avait laissé dans la glacière, à part le yaourt. Il la laisse dormir, écrit quelque chose dans son carnet, on ne sait pas quoi. Sur la table de nuit, il y a ses lettres non lues. Il se dit qu’elle les lira ce soir, quand il serait parti ou le lendemain, lundi matin, avant de recevoir son traitement. Ils étaient tous les deux dans un dimanche presque comme les autres, le dernier dimanche avant le jour où les médecins décidèrent d’arrêter les traitements.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
GROS PLAN SUR DES CHEVEUX BLANCS

Il est assis sur la chaise, derrière la petite table débarrassée du plateau-repas qu’elle n’a pas touché. Il la regarde. Elle dort. Ses longs doigts pendent en dehors du lit. Il la regarde, se lève, s’approche, scrute son corps, commence par les doigts, fins comme jamais. Elle a retiré toutes ses bagues qu’elle garde dans la pochette en feutre, dans le tiroir de la table de nuit. Il la regarde, suit les veines le long de l’avant-bras sous la peau si fine. Tout est fin dans ce corps qu’il regarde infiniment lentement, ralentissant le regard autant qu’il le peut. Il s’approche tout à fait précautionneusement, ses semelles semblant glisser sur le lino. Infiniment lentement donc, tout en se rapprochant, il remonte maintenant au coude à la peau sèche suit le bras jusqu’à l’épaule, s’arrête au tatouage. Plan serré sur le tatouage. Il s’en approche encore, suit les lignes, les ombres, le détail de chacune des fleurs dont il connait le nom, une fleur pour chacun de ses enfants. Ses yeux en sont à la toucher. Ils changent de direction, poursuivent le tatouage jusqu’à la poitrine, là où est placé le PAC, sur lequel sa petite fille posait le doigt, demandait c’est quoi ça? et elle est où ma fleur?. Il regarde le PAC, longtemps, l’effleure, se demande si elle sent son souffle. Son regard remonte dans le cou, sur lequel il a envie de déposer un baiser le long des lignes dessinées par les veines, ente les branches du sterno-cléido-mastoïdien, juste au-dessus des clavicules, dans ce petit creux triangulaire. Il prend un peu de recul. Il la regarde, prend la chaise derrière lui sans se retourner, la pose silencieusement et s’assied. Il pose ses coudes sur les cuisses, rase le cou des yeux, s’arrête sur les joues, en observe les poils si fins qu’ils sont presque invisibles, les suit jusqu’aux yeux, fermés, caresse les tempes des siens et revient aux sourcils, bruns, foncés, bien dessinés, cerclant les orbites enfoncées. Il s’arrête à la tempe à nouveau, sur ce petit creux créé par la maigreur. Puis il va aux cheveux à la vitesse de l’immobilité. Il les regarde d’on ne peut plus près, se dit qu’elle ne les a jamais perdus, la coquette, qui, il y a deux jours avait demandé la coiffeuse. Il s’arrête sur la mèche blanche, coiffée en arrière, s’en approche encore pourrait en compter les cheveux. Il ferme les yeux. Et pleure

5 | À VOUS LA CANTONADE !

qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand on quitte la dernière chambre le dernier dimanche ?
peut-on le savoir, alors qu’on n’a plus peur et qu’on prépare l’après?
sait-on d’abord que c’est la dernière, que c’est le dernier ?
sans l’imaginer, ni le préparer vraiment, peut-on quand même l’attendre, l’après ?
en sortant de la chambre, que transporte-t-on sous ses semelles inquiètes ?
pense-t-on à la jonquille ramassée au matin en allant chercher le pain ?
se demande-t-on ce qui fait gonfler la jambe douloureuse ? 
peut-on échapper aux questions qui collent aux semelles ?
oublie-t-on les hiboux qu’on a vus dans le cèdre, le matin-même de ce dernier dimanche ?
au tout dernier moment, quand on franchit la porte de la chambre que l’on quitte, que traine-t-on encore sous les semelles soucieuses ?
lorsqu’on sera rentré, chez soi, les essuiera-t-on ?
ou bien retournera-t-on les chaussures, dont on regardera les semelles, en se demandant ce qu’elles ont emporté, ce qu’elles gardent comme traces de la vie qui s’éteint ?
pour y revoir la journée passée dans la chambre du tout dernier dimanche ?
pouvait-on seulement le savoir, se dira-t-on plus tard, mais quand?
verra-t-on sous la semelle le cierge allumé le matin?
verra-t-on le coeur suspendu à la poignée où s’accroche la main de l’aimée?
pouvait-on imaginer que le coeur serait bientôt posé à ses côtés, sur l’oreiller, au plus près de sa joue creusée ?et qu’il partirait avec elle, lorsque le corps serait emporté pour l’éternité ? 
et alors qu’est-ce qu’on transporterait sous les semelles quand il n’y aurait plus de chambre où aller ?
ni d’où sortir ?
quand les pas seront solitaires, où conduiront les semelles ?
quels ressorts contiendront-elles pour pas que l’on s’effondre, qu’on avance à genoux?
comment feront-elles tenir droit ?
comment rendront-elles léger ?
comment porteront-elles vers l’avant?
que transporteraient-elles d’autre que la force de l’aimée ?
seraient-elles habitées?
le savait-on que les âmes pouvaient se cacher dans les souliers ?
au moins le temps d’apprendre à marcher seul, le savait-on?
sinon, que savait-on? 
comment aurait-on pu savoir que c’était le dernier dimanche ?
qu’elle n’aurait plus besoin de semelles mais qu’elle resterait dans les nôtres?

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