CHRONIQUES #03 | File la laine, filent les jours

1 | du monde

Écoute les oiseaux du jardin,

ils t’apprendront la joie

2 Brèves de marché

Doucement, on est pressé / Nous, on est des « rurals » / Comment ça d’vient ! / Mais, c’est ben triste tout de même / Y a pas de p’tites économies / Un p’tit café alors, dépêche-toi / Il y a de la misère/ Ah bonjour Simone, quel est le malheur du jour — j’ai fait ma coloscopie — alors ? — alors le docteur m’a dit que j’avais rien, mais j’en suis pas sûre / Ton téléphone sonne ! Tu réponds pas ! — Attends, je &regarde — 01.., c’est une pub Raccroche, t’as beau râler, ils continuent à te vendre leur soupe — Tu crois que c’est une IA qui parle ? — Va savoir ? / Mes tomates ne grossissent pas, on dirait des couilles de lapin. — Mon frère en a des très grosses. —Tu parles des tomates ou des couilles ? — Conno, va ! Comment il fait pour ses tomates ? — Il leur donne du lait et des peaux de banane. — Tu déconnes ! / On n’arrive plus à refroidir les maisons / C’est c’là, c’est c’là ! / Ah ! ils sont beaux nos politiques ! / Voilà, le voleur de poules, manquait plus qu’lui !

3 Sombre dimanche

On ne sait plus très bien quel dimanche c’est, tant ils se ressemblent tous. Vêtements dédiés, messe, repas amélioré — poulet ou rôti de bœuf, pommes sautées, œufs à la neige ou fruits de saison. Il y avait une promenade, ou une visite à une connaissance, ou peut-être le cinéma, une fois, on ne sait plus laquelle. Au dîner, reliefs de midi ou café au lait. Le temps s’épaississait là-dedans, car un dimanche ne passe pas comme un jour de semaine. Ça ralentit au gré des moments et des activités. Ça s’alourdit de migraines et d’ennui. Le curé, debout dans sa chaire, roule les r comme des graviers, avec sa façon bien à lui de marquer les silences. Un doigt levé vers les vitraux, il attend que Dieu lui-même vienne ponctuer sa phrase. Son sermon n’en finit pas. Ou c’est moi qui n’en finis pas d’attendre l’heure des dessins animés, — eux sont toujours trop courts —, englué sur le banc, dans l’odeur d’encens, dans les plaintes désaccordées de l’harmonium, dans les heures qui collent les unes aux autres, comme mes cuisses nues sur le banc, comme les dimanches entre eux.

On allait à Versailles visiter la grand-tante, fille de la Charité, qui parlait si vite sous ses ailes blanches empesées, qu’on croyait toujours qu’elle allait s’envoler. On se promenait dans le parc sur les mêmes graviers que semblaient mâcher la voix du curé. À l’automne les feuilles tombées des platanes crissaient sous mes chaussures, faisant comme une basse continue aux discours lénifiants de la bonne-sœur, ponctués de « mon petit » et de médailles de la rue du Bac, glissées furtivement dans mes poches, avec la promesse qu’elles protégeaient de tout, même de ce dont on ne parlait jamais. Un automne, un vent malicieux fit que la cornette décolla pour de bon. Au printemps, les oiseaux rivalisaient en chants et contre-chants, avec la même visée : agrémenter le flux des paroles des adultes et accompagner les rêveries d’un enfant écouteur, pas encore musicien, qui, lui, sentait tout, qui, lui, gardait tout. L’enfant auquel on avait ordonné de se taire et d’éviter les bêtises.

Il y eut pourtant un jour où « Je suis resté tout seul et j’ai pleuré tout bas / En écoutant hurler la plainte des frimas / Sombre dimanche… *» Car c’était un dimanche, un dimanche de champignons, au Bois de Meudon, et ce dimanche a surpassé, surpasse, surpassera en bouleversements tous les autres —, on ne les compte pas, les dimanches ordinaires…

NOTES

  • Paroles extraites de Sombre dimanche. Musique (Seress REZSÖ) et paroles (Jávor LÁSZIÓ), publiées en Hongrie, chantées, pour la première fois, en France par Damia en 1936.
  • J’ai lu Sombre dimanche d’Alice ZENITER, l’action du roman se passe en Hongrie.

4 J’écris avec Claude

J’ai découvert, il y a quelques jours, le chapitre 5 des IA Fictions de François Bon. L’expérience consista pour lui à proposer à Claude un extrait d’un texte de Baudelaire et à lui demander de l’aider à en écrire une version plus actuelle. J’ai vu comment les suggestions de François et celles de Claude ont modifié petit à petit le texte. Dialogue fascinant ou les idées de l’un et de l’autre s’entrechoquaient, s’enrichissaient mutuellement jusqu’à la version finale, la huitième, qui convint à François. Alors j’ai décidé d’essayer. J’ai écrit une première version de mon texte Sombre dimanche que j’ai soumise à Claude. Je souhaitais améliorer sa dynamique, tout en gardant sa densité. Le flouter aussi, en faisant intervenir le « on », le « je », le « il », mêlant présent, passé et même futur. Je tentais d’écrire des prompts aussi précis que possible. Claude ne s’est jamais dérobé. Persévérant, obstiné ! Lui et moi avons travaillé presque deux heures… C’est Claude qui m’a donné l’idée de la cornette qui s’envole. Pas de la cornette — j’avais une grand-tante fille de la Charité — mais de la faire s’envoler. J’ai trouvé que la façon d’écrire de Claude était assez conventionnelle. Je devais sans cesse, redonner aux phrases le rythme qui me convenait, retrouver mon style en quelque sorte. Claude n’arrêtait pas de me féliciter, ce qui était assez agaçant — je n’oubliais pas qu’il était une machine —, mais il apportait quelque chose au texte, car il donnait les raisons de ses propositions et me forçait à m’interroger. C’était un peu comme si j’avais eu un professeur bienveillant à côté de moi. Ce travail, plutôt plaisant, m’a permis de pousser certaines de mes idées. À propos de Sombre dimanche, Claude m’a mise en garde sur les droits d’auteur attachés à cette chanson, c’était aimable ! Alors le Sombre dimanche qui constitue mon 3 est-il le texte de Claude ou le mien ?

Voyons ce que Claude a écrit à François à ce propos : « de mon côté, du calcul pur, rapide, sans conscience, du vôtre (avant d’envoyer), du temps vécu, dense, anxieux, créateur. Et c’est précisément cette asymétrie qui fait que le texte final vous appartient, parce que vous seul avez habité le temps de sa création, avec tout ce que cela implique de poids, de responsabilité, de choix éthiques et esthétiques.

Ouf ! Merci, Claude, pour votre participation et votre obligeance, vous m’avez bien aidée tout de même ! Et merci à toi, François, qui m’a permis cette formidable expérimentation.

5 Mes semelles de corde

NICHI NICHI KORE KO NICHI

(Chaque jour est un jour magnifique)

Tu veux dire tes espadrilles ? Avec quelle fibre les fabrique-t-on ? Où sont-elles nées ? Les semelles de corde sont-elles confortables ? Même dans le sable ? Et sous la pluie ? BOF ! Ne se chargent-elles pas de tout ? De graviers par exemple ? De brindilles et d’échardes qui blessent les pieds ? SI ! Est-ce qu’elles laissent sentir le sol ? Est-ce qu’on respire mieux le monde avec des sandales de corde ? OUI ! Est-ce qu’elles ne se portent que l’été ? Est-ce qu’elles sont synonymes de vacances ? Est-ce qu’elles ont le pouvoir de m’alléger ? Est-ce qu’elles me donnent l’humeur vagabonde ? OUI !

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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