#chroniques #03 | Journal d’un dimanche #1 Rite

1. Du monde

Écoute s’éloigner le bruit des mondes

2. Phrases

Cela te convient-il / Faut pas oublier quand même comment c’était quand c’était comme avant sinon tu vois / C’est où l’arrêt pour descendre Monsieur s’il vous plait / Mac Donald ça s’passe ici / M’Bappé il est pas fou / Sans sucre hein c’est bien sans sucre pour vous / C’est une belle personne je suis sûr qu’elle te conviendra / Les pièces c’est seulement dans la machine / Comment ça se rate un truc pareil / Tu peux pas te souvenir d’elle parce que t’étais pas encore là alors que elle oui / Je m’en bats les couilles de base / et alors tu vas faire quoi / J’ai l’impression qu’il s’est mobilisé / Ceux du Figaro sont plus durs non / Comment peut-on avoir de tels effets en si peu de temps /

3. Journal d’un dimanche #1

Les dimanches ont de la mémoire.

De toutes façons ça n’ira pas. Le dimanche, ça ne va pas. Le bruit du bouchon de liège en était l’un des signaux les plus sûrs : le dimanche partait en vrille. Dans la cuisine comme ailleurs, il n’y avait plus de suspens à ce sujet depuis longtemps. La seule variable restait la durée. De cette inconnue il avait fait un petit coin de jeu secret avant de l’abandonner aussi. La question suffisait. Puis l’attente. Combien de temps avant la première glissade, avant la première voie d’eau. Combien de temps avant le naufrage de ce qui n’avait jamais le temps de devenir une après-midi. Il était toujours possible de ne pas boire. Cela relevait d’une décision de Grand Conseil. Un déjeuner sans bouteille ouverte coûtait cher en mensonge. Et les rires des enfants étaient à ce prix. C’est assez simple, un dimanche d’enfant. C’est fait d’adultes. C’est fait de leurs éclats de rire et de leurs coups de gueule, de leurs rivalités mal contenues, de leurs attachements, si encombrants, c’est fait de pains au chocolat qui s’écrasent dans une roulade aux Buttes Chaumont, de télévision tard allumée, de tarte aux pommes et de vaisselle à plusieurs, de balade en ville, d’escapade solitaire, de devoirs un peu trop tard et de semaine d’école qui ne commencera que demain. Il n’y a pas de manuel du bon dimanche d’enfant. Il suffit qu’il profite de l’ombre des adultes, même quand elle est longue, diffuse, incertaine. En revanche, on sait ce que c’est qu’un dimanche qu’on ne veut pas. C’est un dimanche sans adulte. Pas parce qu’ils sont absents, mais parce qu’ils n’y sont pas Parfois, ils manquent à leur place parce qu’ils font les enfants, ce qui ne manque pas de mettre leurs rejetons dans un profond embarras. Après le bruit du liège, c’était un peu différent, ils n’y étaient pas parce qu’ils ne tenaient plus debout. La journée se finissait tôt, vibrante des ronflements de maman. Le lit d’enfant était un peu petit pour de si gros vrombissements. Peut-être qu’ils cesseraient la nuit venue ? Le papa désespéré attendait devant une partie d’échecs en ligne que les vapeurs se dissipent. Un comble de la mise en abîme. Il noyait son manque de courage dans des trucs abscons que personne ne comprenait. Et puis le soir venait. Et un autre bouchon de liège donnait son bruit, là-bas dans la cuisine.

3 bis. Rite

L’oeil avait déjà fouillé la pièce avec une avidité dérangeante. Une fois la bouteille repérée, la braise retrouvait son ronron patient, une patte en appui, l’oreille dressée. Le bouchon finirait par sonner. Bulles et mousse avaient toutes les préférences. À leur bruit, il était difficile de dire ce qui tenait des larmes et de la salive. Il y avait bien quelques babioles à grignoter, en général assez chères. Elles donnaient l’occasion d’une mise en bouche qui prenait le tour d’une danse sacrale. Le corps entier était aimanté par l’horizon désormais promis d’une première gorgée. Rien du théâtre des bonnes familles n’y manquait. La vaisselle était choisie, la tenue travaillée, le ménage fait – par une employée. Les poses exhibaient les bijoux. Car il ne suffisait pas qu’une broche soit portée, qu’une montre luxueusement désinvolte pende au poignet. Il fallait que sa porteuse se regarde la porter. Un arsenal de gestes servait cette monstration en contrôlant cheveux, cols et poignets. Toute une machinerie, frénétique et pendulaire. Soudain, sans que rien n’y prépare, rien d’autre que l’habitude, les cosses de pistache fusaient, ratant le bol, la mozzarella éclaboussait – putain merde ma robe – sous le coup trop pressant d’une petite fourchette à escargot. La mâchoire s’affolait, on se prenait à manger déjà la bouche ouverte. Les gressins à la truffe craquaient et asséchaient trop peu tout ce mouillé. Le frisson de la première gorgée approchait.

C’est lui qui servait. Ou quelqu’un d’autre, pourvu que ce ne soit pas elle. Parce que ça ne se faisait pas. Une femme du monde ne se sert pas à boire elle-même. Et puis – elle ne l’admettait certes pas – ses bonne manières ne contenaient pas son empressement. Depuis trop longtemps le vin n’était plus qu’une boisson à goulée, une eau de cascade, intarissable. Quand c’est elle qui versait, le verre se remplissait trop bruyamment, le goulot baisait trop tôt la coupe, le cul de la bouteille allégée retombait trop lourdement sur le délicat dessous de verre qui protégeait la nappe blanche des coulures. Merde passe moi le sel, ça absorbe. Car il fallait tout un attirail à ce rite. Tire-bouchon sophistiqué, bague de goulot argent et velours rouge, ceinture de glace étaient les instruments de cette messe expresse et régulière.

C’est donc lui qui officiait. Quand ils recevaient, ou quand ils étaient invités – on comprend pourquoi l’un comme l’autre étaient devenus rares – un seul regard appuyé sur son verre vide commandait qu’il soit à nouveau rempli. Il arriva bientôt qu’il ne réponde plus à cet ordre muet. Pour l’heure, il mettait encore dans la coupe l’hydromel d’une courte paix. Lèvres et langue n’avaient pas le temps de goûter l’approche de ce soleil liquide. Il tombait au fond de la gorge en une coulée froide qui avait déjà épuisé ses promesses.

4. Ralentis !

Dans un spectacle dont je n’ai connu que les répétitions, un homme noir en tenue d’athlète, magnifique, sculptural, courait face caméra en pleine ville, au milieu d’une rue traversant une cité HLM. Le plan était projeté sur un écran couvrant la totalité d’un cyclo qui faisait ses 18 par 10, ou pas loin, l’un des plus grands plateaux de France. La scène était diffusée en ultra ralenti et haute définition. L’effet produit était saisissant. Le grain de cette image gigantesque inventait bien sûr des détails que l’oeil nu ne percevait pas. Sur le fond du théâtre s’élevait un monde de réalisme impudique et monstrueux. L’onde de chaque pas déformait les chairs du visage avec une lenteur sans poids, excessive et fascinante, obscène.

Comment intégrer une séquence aussi puissante, la question apparaissait immédiatement, suivie de deux autres, bien plus cruciales : à quoi l’intégrer et surtout, pour quoi faire. Un tel ovni change le champ de gravité de tout ce qui l’entoure, transforme tout ce qui l’approche, asservit ce qui ne lui résiste pas. Tout à sa trouvaille, le metteur en scène était pourtant animé depuis quelques temps d’une seule et même phrase. « C’est hyper fort ». Il était joué comme un sifflet par ce petit refrain. Il y avait du reste dans l’inflexion qu’il lui donnait quelque chose d’un parler de Côté d’Azur, entre Monaco et Menton, peut-être déjà à Cannes ou Antibes, un accent du sud qui ne chante pourtant pas, qui aplatit étonnement les nasales, qui ferme les o et arrache les r de l’or du corps des morts, un accent sans gouaille, dur comme la caillasse et le pognon. C’était incongru cet accent, dans la bouche d’un parisien habitué des couloirs de ministère. Ça sonnait inutile et déplacé. « Hyper fort ». Ébloui par sa découverte technologique, à vrai dire stupéfiante, il confondait un moyen technique avec un propos dramatique, ne distinguait pas l’outil du geste qui l’anime. Et le geste manquait.

C’est horriblement difficile de laisser faire un propos, d’accepter que c’est lui qui s’impose et se forme. Horriblement difficile, oui, parce que ça nous fait horreur. Nous voulons être aux manettes de ce que nous aurions à dire. Nous voulons tenir un propos alors qu’il ne fait que passer par nous. Il nait de la forme qu’il appelle.

L’oeuvre ne se laisse pas convoquer sur demande, ni commander sur mesure. Elle répond éventuellement aux conditions que nous préparons à sa venue. ll y a quelque chose de messianique dans cette visitation-là. Les conditions sont préparées à l’avènement d’un instant qui ne se présentera peut-être pas, d’un dire qui ne se trouvera pas, pas cette fois, pas maintenant, pas comme ça, pas avec toi, pas aujourd’hui. Il faudra alors se remettre au travail. Que s’affinent les voies. Qu’un jour se fasse.

Alors coule un chant simple, simple comme « bonjour », décevant de simplicité. On attend qu’une poussée l’érige. C’est une érosion qui le dévoile. Et ça ne marche pas toujours. C’est ce que j’aurais voulu lui dire, à ce grand enfant émerveillé. Mais la conviction est une combinaison étanche. C’est du reste ce qu’on lui demande.

7 commentaires à propos de “#chroniques #03 | Journal d’un dimanche #1 Rite”

  1. Incroyable texte. Un narratif du réel. Les dimanches d’enfants, c’est fait d’adultes… ça pourrait être un leitmotiv d’écriture en soi !

    • Merci Léa, pour le commentaire et aussi pour ce repérage. Journal d’un dimanche semble appeler d’autres opus. Mais on sait ce que c’est…

  2. Poignant, simplement et superbement saisi. « C’est assez simple, un dimanche d’enfant. C’est fait d’adultes »: oui.
    Je reviendrai pour la suite.

  3. Il y a de la matière pour bien d’autres (tous?) dimanches dans la 3|. Je comprends que c’était probablement ce qui était demandé par la formule « la nuit des dimanches ». Pourtant ton texte est davantage un coin planté dedans qu’un premier chapitre, à mon sens…
    La 4| … donne envie de dire « Eh oui » alors même que j’aurais été bien incapable de dire aussi précisément un pareil épisode (familier pour moi aussi).

  4. Terribles et magnifiques ce 3 et son bis. Et tellement juste le 4. Nous voulons être aux manettes de ce que nous aurions à dire. Nous voulons tenir un propos alors qu’il ne fait que passer par nous. Merci Jean.