
1 | DU MONDE
ÉCOUTE DE LONG EN LARGE TES RONFLEMENTS
AVANT D’OUVRIR LES YEUX
Placez cette enseigne devant le Palais, voulez-vous ?
2 | Entre les bruits, la musique, y a des gens qui émettent des sons.
Mince… Je me rappelle plus… faut traduire en plus… c’est le livreur… j’arrive… j’l’ai revu… quelle déception… t’es sur ?… Bah voyons… Arrête !… Il est bête… Toi alors… Il y en a beaucoup. Je vous laisse choisir… N’hésitez pas si vous avez besoin de quoi que ce soit… trois euros cinquante-cinq… je suis pas la plus bavarde des bouquinistes, je suis pas non plus la moins chère, vous devriez partir… t’exagères… mais c’est vrai… c’est à coup de gentillesse… j’le connais depuis quinze ans… bonne journée m’sieur… j’vous ai commandé le soleil, faut en profiter… tu sais ce que j’en fais, moi… les affaires ne marchent pas bien, je dois mettre de ma poche… vous allez bien… toujours les mêmes… vous pouvez pas la fermer… bon d’accord.
3 | Et pour la petite dame, ce sera ?
Il y a le canapé du dimanche. Il est dur et pourtant c’est bien sur ce canapé qu’on faisait des bagarres. On sautait sur le monstre qui nous repoussait toujours avec ses gros bras. Ça riait. Ici c’est le losange à l’intérieur de la télé, avec les visages qui changeaient. Je suis pas sûr que c’était le dimanche, mais c’est pas grave. Il faut le déposer ici ce souvenir. Après le générique, il y avait les films américains. C’est un de ces jours-là, dans le grand lit, avec elle, que j’ai vu Citizen Kane. J’ai rien compris, mais il me semble que tout le film est resté bloqué dans mon cerveau. Après, je l’ai revu en version originale sans sous-titre. Ici c’est la porte d’où devait retentir la sonnerie qui mettrait fin au dimanche. Après ce serait la voiture, la douche et au lit avec la promesse d’un lundi de plus. Mais le dimanche, c’est aussi une présence qui fait penser à la radio, à une émission qui dure toute la nuit où on se dit des choses intimes. Un jour où on mange que des restes. Un jour où la promenade ressemble à une longue méditation. C’est un moment où quand on dit qu’il faut partir, on pense au fait qu’il faudra revenir. Les dimanches, c’est fait pour repenser au samedi, à la parole qu’on aurait dû dire, au geste qu’on aurait dû faire. Aux odeurs qu’on aimerait bien gardées. Aux exploits qui ne servent plus rien, mais qui font du bien au corps. Au match qu’il faut absolument gagner sinon, ça ruine la semaine. Le dimanche c’est le jour du marché, le jour du réveil matinal malgré le fait que c’est dimanche, de l’emplacement et du déballage de la marchandise, des sourires aux clients, de la caisse enregistreuse et puis du remballage. Je me suis juré que les dimanches seraient comme tous les autres jours et finalement les magasins se sont mis à ouvrir ce jour-là et je me suis dit que je recommencerai pas à jurer. J’irai pas aux musées le dimanche en tout cas. Pourtant, je vais au magasin. Il y a peut-être quelque chose qui ne va pas avec le dimanche. Il faudrait juste que le dimanche ne soit plus ce jour où il faut faire attention de rentrer tôt pour être en forme pour ce fichu lundi. Dimanche et lundi, c’est un couple qui ne s’entend pas, mais qui peut pas divorcer. C’est leur karma d’être ensemble. C’est la vie.
4 | Mon château de sable
Y a cette histoire que je me suis donné à écrire tous les jours. C’est pire qu’une application qui fait la gueule si tu ne l’ouvres pas pendant seulement un jour. C’est comme si je devais faire de la place dans ma journée à quelque chose qui ira si vite que je me demanderai si ça s’est vraiment passé. Je veux pas me plaindre, je suis content. C’est comme un petit miracle, cette toute petite histoire, qui ajoute à ma solitude et qui lui donne un aspect onctueux. Il y a toujours un moment où je patauge. Je me dis, mais de quoi tu parles encore ? Parce que j’ai toujours l’impression de raconter la même histoire. Tout ce qui change, c’est le sujet, les personnages, les lieux, le reste, c’est pareil, toujours. Quand j’écris cette historiette, il y a toujours un déclic, pas quelque chose de magique, de génial, non, c’est juste le fait de commencer et de finir et d’arriver à un point où ça y est il se passe une chose qui fait que l’histoire a un tout petit sens. Après, il peut s’évaporer. Je relis l’histoire et le sens n’est plus là. En tout cas, je l’écris, je pourrais me lamenter seulement après l’avoir écrit, mais pendant que je le fais, que je m’enfonce dans mes limites et que j’en ressors avec un petit objet mal foutu, mais viable parce qu’il y a un début et une fin. Est-ce qu’une histoire c’est un début et une fin ? C’est comme un savon, il peut m’échapper des mains, et ça devient une fin où on ne comprend rien. Un début qui fait des boucles, un début mal coiffé. Mais au milieu, y a un truc qui se passe, mes yeux semblent voir quelque chose au loin et des fois, je souris. C’est comme si je disais bon bah tu vas te rendre, baisser les armes et te contenter de cette mini histoire et un point c’est tout. Je crois que le point de la fin, je ne l’oublie jamais. Ça y est, met ton point là, c’est fini. En tout cas, j’y crois. C’est comme une petite catharsis. Si je passais une journée sans écrire cette petite histoire, je suis sûr que je me sentirai nu. J’en tire pas tant de gloriole. Y a pas de quoi, mais ça m’aide à tenir debout. Mais plus j’écris plus la terre ferme me paraît éloignée. Le but vacille encore plus. Il y a toujours des choses, des sens, des règles, des mots à ajouter, clarifier. Mais le fait d’écrire cette histoire me permet de lâcher mes aspérités, parler de tout et de rien, même si le début n’est pas une promesse de la fin. Pourtant, je voudrais lui dire à cette petite histoire que j’aimerais bien finir ma pièce de théâtre et qu’elle prenne toute la place. Comme si c’était de sa faute ! J’espère qu’un jour, je pourrai écrire cette histoire et écrire d’autres choses, finir ma pièce par exemple. Je vais lui en parler tout à l’heure quand je l’écrirai l’histoire, je lui demanderai son avis. On ne sait jamais.
5 | Bah, t’es là, toi ?
Qu’est-ce que je transporte sous mes semelles ? J’essaie de tourner cette question pour en faire une correspondance. Je ne sais pas s’il est bon de tout dire. Sous mes semelles, il y a tout ce dont je me souviens de ma vie. Il y a tant de choses qui se sont réellement passées et que je suis sûr d’avoir bien vu. Je ne sais pas si c’est cela qui pose problème. Je ne sais pas si un problème trouve toujours une solution. Je ne sais pas non plus si tout doit être transformé en quête de résolution, en défi. Sous ma semelle, il y a beaucoup de questions. Énormément de distorsion, tout est en même temps réel et irréel, pas seulement parce qu’il s’agit du passé et que ce que j’ai ramené avec moi du passé est un peu fétichisé. C’est comme un grand magasin d’antiquité où l’on conserve des éléments dynamiques comme des peines, des espoirs, des regrets, des fiertés, des hantises. Sous ma semelle, il y a une matière qui peut être apparemment susceptible d’être enlevée, pas parce que ça sent mauvais, que ça parlerait de chance, mais surtout parce que c’est une matière magique transformable à volonté. Ce que l’on considère comme positif peut devenir obsession et nous faire tourner en rond indéfiniment et ce qui est négatif peut nous donner la possibilité de grandir. La vérité, ce que je confesse, c’est que c’est moi. Je suis sous mes semelles, réparti avec équité. Chaque jour qui passe, je me marche dessus. Je m’écrase sur le sol, je me nettoie, je me fais même disparaître. Pourtant, chaque jour quel que soit le temps, je réapparais, visible ou invisible. Ça doit bien vouloir dire quelque chose, cet entêtement. Cette force de vie. Oh, je parle pas de valeur, mais y a un truc. Est-ce qu’un jour, j’y mettrai les mains ? C’est, ça la bonne question.
Tout est réussi, Dominique. J’ai aimé vous lire. Merci aussi pour cette belle photo.
Merci beaucoup pour l’énergie Emilie K, je reviendrai en prendre à l’intérieur de vos textes.
J’ai beaucoup aimé votre dimanche… un peu des miens de l’enfance… pas de celui que je suis en train d’écrire cependant pour cette chronique 3. Cela a fait remonter des images en surface. Et le dîner du dimanche soir ou on mange « les restes » …
Merci
Merci Béatrice pour être venu partager nos dimanches.
Cette fluidité en 1,2,3,4,5.
J’adore ces ronflements à écouter au creux du sommeil et ces musiques en paroles de bouquiniste.
J’adore ces dimanches pour repenser autrement les samedis et ce couple avec Lundi qu’il faudrait pouvoir laisser derrière soi.
J’adore ce château qui rassemble ses grains de sable à chaque phrase, et laisse nu qu’on s’y colle ou pas.
J’adore ce Diogène qui marche sans savoir pourquoi, encore, encore.
J’adore ce commentaire aussi généreux qu’inspirant. Son souffle, sa musique, son esprit donne tout plein d’idées et un joli parfum. Merci Yael.
Dimanche et lundi, c’est un couple qui ne s’entend pas, mais qui peut pas divorcer. M’y suis reconnue sans peine dans ce dimanche foutraque.
Je ne sais pas non plus si tout doit être transformé en quête de résolution. J’ai aimé cette phrase parce que je me dis parfois qu’il ne faut pas toujours chercher des explications à tout.
Quant à vos semelles, elles ne sont que vous, ce qui vous en faites chaque jour.
Merci
Merci Michèle, se lire dans les commentaires d’autres auteurs donnent tellement de piste et d’invitations à lire d’autres auteurs, autrices qui finalement nous ramènent aussi à nous, à notre pratique d’écriture.
Je trouve très beau le lien entre le 4 et le 5, en particulier avec ceci :
« Je crois que le point de la fin, je ne l’oublie jamais. Ça y est, mets ton point là, c’est fini. En tout cas, j’y crois. »
Tu te mets fin à chaque jour, dans la limite d’une vie de tes semelles, car
« Chaque jour qui passe, je me marche dessus. Je m’écrase sur le sol, je me nettoie, je me fais même disparaître. Pourtant, chaque jour, quel que soit le temps, je réapparais, visible ou invisible. »
Les points d’une vie.
« … j’vous ai commandé le soleil, faut en profiter… » sur ce dimanche souriant qui nous échappe, « comme un savon, il peut m’échapper des mains, et ça devient une fin où on ne comprend rien. »
Merci pour ce texte. Je ne sais pas combien de soleils me seront offerts, mais tu m’as bien ensoleillée avec cette lecture.
Merci beaucoup Nila pour tes souffles écrits et la chaleur avec laquelle tu lis mes modestes pas de mouches sur le papiers. La mouche viendra te lire.
Une pièce qui offrirait un récit-cadre à toutes les petites histoires ? (Une pièce bien à toi 🙂 )
Chère Emmanuelle, je vais garder cette question bien précieusement. Je crois que je vais suivre ces petits signes qui mèneront à cette pièce bien à moi. Car merci, c’est en effet ma quête. Grattitude.
« Les dimanches, c’est fait pour repenser au samedi, à la parole qu’on aurait dû dire, au geste qu’on aurait dû faire. »
Oh que oui! je me retrouve dans ces dimanches parasités par les lundis…