chroniques | semaine #03

1 | Ecoute

Écoute comme une graine de sénéve qui entend l’appel du printemps.

2 | Ce blanc est trop vert !

Obéir à un credo que la réalité contredit à chaque instant a un coût psychique très lourd.

L’horreur est kitsch. Toujours.

La vie est devenue plus joyeuse, disait Staline.

Prends un Uber.

Il vous faut un professionnel du gaz.

Je n’ai pas le temps. Je dois aller au travail et je vais rater mon train.

Ce n’est pas pour cela que je voulais vous voir.

Je suis à Lunel. Il y a juste un contrôleur, mais on n’a aucune info.

Et il où le colocataire, il se cache ?

Ce blanc est trop vert. Le mien est plus rouge.

L’haptonomie, ça a été une révélation.

3 | Les sportifs du dimanche

Le dimanche, la famille allait faire du sport à Vaucresson ou au Racing. Vaucresson était un club du comité d’entreprise, avec de grands terrains de football et de rugby, le plus souvent sans herbe, des vestiaires sommaires où régnaient l’odeur humide et acide de douches qui fuient et de transpiration. Il devait y avoir aussi quelques courts de tennis en dur. Le Racing ou Croix-Catelan était un club chic. On y portait des tenues réglementaires bleu ciel et de blanc. Il y avait deux piscines, quarante-huit courts en terre battueun snack, un restaurant et plusieurs pelouses d’un vert phosphorescent où des dames au balayage impeccable, faisaient de la gymnastique douce moulées dans des survêtements immaculés. Les parents jouaient au tennis, le plus souvent l’un contre l’autre, parfois en double. Je ne crois pas qu’ils faisaient équipe. C’était la mère la joueuse de tennis ; le père était plutôt footballeur. Il avait pourtant appris le tennis s’ouvrir les portes du club huppé du Racing. Long sur pattes et adroit, il se débrouillait plutôt bien. La mère était une joueuse d’assez bon niveau et athlétique. Elle souffrait d’une forte transpiration des mains qui faisait glisser sa raquette. Les enfants étaient laissés très libres tout au long de ces après-midi. A Vaucresson, ils galopaient sur les terrains boueux et revenaient tout crottés et transis. Au Racing, ils s’introduisaient dans les vestiaires des hommes comme des femmes, à demi cachés par des draps de bain. Ils grimpaient sur les toits et s’introduisaient parfois dans la chambre froide du restaurant, où ils plongeaient les mains dans les seaux de compote. En fin d’après-midi, ils rejoignaient leurs parents sur les courts où ils pouvaient échanger quelques balles. Puis le petit garçon avec son père, la petite fille avec sa mère allaient au sauna, pour une grande séance de nettoyage dont ils ressortaient la peau brillante comme un sou neuf et le corps tiède. De retour à l’appartement, le père préparait le dîner, assez tôt puisqu’on n’avait presque rien mangé depuis le matin : une frisée aux lardons et une omelette aux cèpes, le plus souvent. Il y avait dans ces dimanches une liberté laissée à chacun de se mouvoir, de baguenauder et d’agir à sa guise. Une forme d’insouciance et de simplicité sportive et de bonheur physique qui appartenait peut-être aux années soixante-dix. Même si au fil du temps, cet espace de liberté se rétrécira comme peau de chagrin, il ne disparaitra pas tout à fait ; Dimanche serait ce terrain ouvert qui a engendré les futurs galops boueux dans les forêts, les marches sur les toits interdits, le bonheur physique d’une peau tiède et brillante et de repas roboratifs. 

4 | Gros plan : verre d’eau

Sur la pelouse aux Lions, des femmes font de la gymnastique. Elle tient son appellation de statues de pierre figurant des lions qui borde l’étendue d’herbe verte. L’instructeur est un homme d’un certain âge. Il est vêtu de blanc, comme les femmes. Son polo en coton piqué, un peu tendu sur le ventre, est rentré dans son pantalon, serré par une ceinture. Il est robuste, peut-être déjà légèrement gagné par l’embonpoint. Il porte un collier de barbe brune et des cheveux coupés ras. Il parle fort. Quand il ouvre la bouche, on voit ses dents.Il indique les mouvements avec l’autorité d’un instructeur militaire et compte : un, deux, trois, quatre, cinq… jusqu’à dix, puis vingt, puis trente. Les femmes gémissent, protestent, récriminent : « Oh non », « c’est trop dur ! » C’est une étrange mise en scène, à la fois de discipline, de séduction et de souffrance consentie.

Une petite fille — c’est moi — s’approche. Elle porte un verre d’eau. L’homme s’est plaint d’avoir la bouche sèche. J’avance prudemment, en essayant de ne pas renverser l’eau. Lorsque j’arrive près de lui, il s’interrompt, me regarde et prend le verre. Les dames, dispersées sur la pelouse dans des positions à demi allongées, à demi assises, semblent attendries par cette petite fille qui apporte si gentiment un verre d’eau. Je n’ai jamais compris la forme de servilité, qui s’exprimait dans ce geste. Bien sûr, c’était un geste aimable. Mais cet homme n’avait pas réellement soif. Avec le recul, j’y vois quelque chose qui relève du désir de plaire, peut-être même de se faire remarquer. Je juge sévèrement ce gros plan de moi, avançant avec ce verre d’eau tremblant sur cette pelouse d’un vert presque fluorescent.

5 | Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?

— Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?

— Des miettes de pain, de vieux chemins, des tombeaux.

— Qui marche sur les tombes ?

— Nous marchons tous sur des tombes. Toi, moi, tout le monde. Mais celui qui vit au milieu des tombeaux ne vit pas vraiment.

— Qui vit parmi les morts ?

— Les affligés. Les drogués du Kush, les zolos, qui dorment sur les tombes du cimetière King Gray, à Monrovia. Les zombies du tranq, figés dans les rues de Philadelphie comme des roseaux brisés.

— Qu’est-ce qui pourrait les sortir de cet enfer ?

— Avoir des pieds ailés. Chausser des bottes de sept lieues. S’enfuir. Courir. Voler. En enfer, les semelles sont de plomb. Elles pèsent des tonnes.

— C’est triste, ton histoire.

— Oui.Mais chaque jour est un jour magnifique

Ce texte est funèbre. Deux réalités, l’une lointaine et l’autre profondément personnelle, se sont rencontrées au moment de l’écriture. D’une part, le visionnage hier soir d’un reportage diffusé actuellement sur Arte (juillet 2026) consacré aux ravages du Kush au Liberia, où on voit de très jeunes toxicomanes errer et dormir dans les cimetières de Monrovia. D’autre part, un événement plus intime : le décès de ma tante, dont les obsèques auront lieu demain.

A propos de Geneviève Flaven

Je suis née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, j’ai fondé une agence de conseil en design puis suis partie à Shanghai pour développer mes activités. Le départ en Chine m’a mené vers l’écriture et la publication. Depuis mon retour en France en 2019, je me consacre à la création et à l’animation de projets collaboratifs de théâtre documentaire en France et dans le monde. Théâtre : The 99 project (http://www.the99project.net/ ) Blog de mes années chinoises : Shanghai confidential (https://shanghaiconfidential.wordpress.com/)

Laisser un commentaire