1 | DU MONDE
Écoute l’été qui secoue les peupliers
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
c’est forcément ce pont / avancez par là / everything I can do alone / je sais pas, qu’est-ce que t’en penses ? / je me serais baignée à Rorvika s’il n’avait pas fait aussi froid / I forgot my shoes / avec des dents acérées justement / dans quelle file, tu crois ? / I will come back soon / Bienvenue les gars ! / venez par ici / I went there to buy some wine, she asked my ID / ils ont plus de cinquante mots pour dire la neige / Give me a chance to move / c’est au-delà du dégoût / attends on va demander / you can borrow some / on va demander s’il y a pas d’autres places / don’t know how many fishes / on va y aller pour faire une pause / oh oh oh / il s’arrête déjà / battery sixty percent / I’ll take my jacket / je pensais qu’on allait manger / we are now approaching Mørkved / platform on the right / tu peux tenir mon sac deux minutes ? / we will arrive at Fauske in about five or six minutes / Tu as noté ce qu’elle a dit ? / It’s a very good lemon cake

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
« Dimanche a changé depuis que j’offre un autre élan à mes lundis.»
Dimanche n’a pas de souvenirs d’enfance, aucune idée de rituels possibles avec père-mère-sœur. Sa mémoire s’attache pourtant aux invitations à déjeuner de Suzanne qui nous réunissait, peut-être tous les deux mois, dans son petit appartement sombre en compagnie de mes grands-parents. Il y avait quelque chose de très précieux dans cette pénombre animée par la vivacité, la gentillesse de ma grand-tante célibataire. Il y avait quelque chose de très précieux aussi dans le calme un peu austère de mes grands-parents. Dimanche s’est absenté ensuite comme un jour creux dans la trame des semaines. Avant de revenir plus tard avec sa zone grise, l’angoisse qui s’infiltre au cours de l’après-midi, toujours la même, dimanche après dimanche, la fin d’après-midi butant sur la menace du Lundi salarié. Tout un temps où Dimanche – l’esprit de mille dimanches – avec sa fin d’après-midi lugubre surplombait Lundi, l’appréhension de chaque lundi, le retour au travail salarié, aux masques, la reprise des contraintes, le rituel des refrains, Et toi, ton week-end ? cette convivialité de machine à café, le sourire des requins, l’automatisme des résigné·es comme un lundi, l’avidité des conquérant·es, mon corps crispé, sa façon de se glisser dans les interstices, de chercher des complices pour ne pas paraître trop étrangère à un monde qui me semblait invraisemblable. Quelque chose en moi a refusé d’écouter comme un lundi, je me rappelle l’étonnement quand j’ai dit que j’aimais les lundis, les débuts, l’espoir, l’élan nouveau. J’ai quitté la zone grise des dimanches. Dimanche a changé depuis que j’offre un autre élan à mes lundis.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Cette semaine l’atelier et mon projet n’ont pas convergé ou plutôt je n’ai pas saisi de proposition de l’atelier pour nourrir mon projet. J’ai consacré mon temps d’écriture à d’autres pistes de l’atelier. Sans doute aussi qu’après deux semaines intenses qui m’ont permis d’écrire plusieurs passages du chapitre en cours, il fallait d’abord les assimiler mentalement, émotionnellement. Parfois j’ai l’impression d’être engloutie par ce que j’écris. Ce qui est écrit dans une forme plus ou moins définitive (en tout cas publiée sur une plate-forme comme celle des ateliers Tiers Livre) prend une consistance, une densité qui modifie la dynamique de l’écriture. Je ne peux pas faire comme si la réalité de ce qui est écrit n’existait pas (pas sûre d’être très claire). Ces derniers temps je m’approche de plus près du Gardien que je connais pourtant depuis longtemps (bizarrement je vois son corps mais pas son visage sous sa casquette en permanence vissée sur son crâne). Je m’approche tout en tenant malgré tout à lui préserver son extériorité, son irréductibilité. C’est une approche funambule qui requiert à la fois délicatesse et brusquerie. Je connais le ton du Gardien, son éloquence, son bagou quand il prend en main les rênes du récit (je lui ai confié le soin d’être le narrateur principal de mon livre, mais il sait aussi que rien n’est immuable dans mon projet). Je ne peux pas être en deçà de son rythme, de son allant, j’ai alors besoin d’être un peu brutale s’il le faut. Je connais aussi ses doutes, ses ambiguïtés, je devine ses failles et j’aimerais entrer dans sa tête, faire avec délicatesse quelques incursions dans ses pensées, dans ses images mentales puis en ressortir et le voir à nouveau étranger, extérieur.
5 | NICHI NICHI KORE KO NICHI
CHAQUE JOUR EST MAGNIFIQUE. CHAQUE NUIT AUSSI.
Et si je posais vingt-et-une questions ?
Et si je me posais vingt-et-une questions ?
Et si chacune de ses vingt-et-une questions étaient subdivisées en vingt-et-une sous-questions ?
Et si chacune de ces vingt-et-une sous-questions était à son tour…
Pourquoi faut-il qu’immédiatement tout se ramifie ? Nous verrons-nous à Buenos Aires ?
Et pourquoi l’infini nous est-il donné comme un pressentiment ? Vous n’avez pas reçu ma lettre ?
Est-ce que je serais vraiment capable de me poser neuf mille deux cent soixante et une sous-sous-questions ? Qu’en est-il de vous ? Et de vos méditations ? Et comment ne pas croire à nos pressentiments ?
Mais si je m’intéressais plutôt à mes semelles ? Je t’aide à enlever tes bottes ?
Est-il vrai que je les regarde souvent ? que je les nettoie, que j’extirpe les gravillons qui s’y incrustent ? Pourquoi y aurait-il tromperie ?
Est-ce qu’il reste dans la mémoire de mes semelles des brindilles, des brisures de feuilles d’une forêt bourguignonne ? Comment pourrait-il en être autrement ? Est-ce qu’il reste aussi dans leurs souvenirs comme un bruissement d’herbe mouillée ?
Et quand j’étais pieds nus ?
Tu es restée au lit ? Toute la journée ?
Pourquoi ma vie adulte n’a pas apporté de réponses aux questions que je me répétais dans l’enfance ? est-on libre ou prisonnière sur une île ? qu’est-ce qui fait qu’on est soi et pas une autre ? pourquoi toi qui n’es pas moi tu dis aussi moi à l’intérieur de toi ?
Et cette ombre dans l’obscurité ? Pourquoi même dans le noir, il y a des formes plus sombres ? Tu dormais ? Et ce poids sur la gorge ? Est-ce qu’il y a une densité particulière du mal ? Il t’a fait quelque chose ? Pourquoi n’ai-je pas pu faire la lumière ? Pourquoi suis-je si certaine alors que mon souvenir est flou ? Combien de fois ? Tu as pu le voir ? Pourquoi, comment un homme devient-il un prédateur ?
Chaque jour est une nuit magnifique quand le ciel s’assombrit à la fin des jours polaires et accentue la confusion entre jour et nuit. Alors tenter cette semaine d’autres mixages : fragments de langue maternelle et de langue anglaise à capter pour la 2, mélange de questions que je (me) pose en 5, avec des questions extraites de L’Occasion de Juan José Saer que je suis en train de lire.