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ÉCOUTE LA NUIT LIBRE QUI VIT SANS NOUS
.2 | traînée d’oreille
… Eh oui, c’est nous … Martine est au bord de l’attaque, là … Orange, j’en ai par-dessus la tête … Le Jet Stream s’est séparé en deux, c’est pour ça … Allez, on respire bien avec les jambes … À Vannes ?! … Tu m’étonnes ben oui ah ben oui tu m’étonnes … Finalement, vous êtes une escargot … Alceste, reviens ! …
.3 | (Perceval)
Elle dit qu’elle n’apprécie rien, le dimanche. Elle dit : le dimanche, ça me fiche l’œuf. Elle ne peut rien faire de son dimanche. Avoir l’œuf, tu vois bien ce que ça signifie : c’est ignorer comment occuper le temps, rester amorphe. Se désespérer d’être à la veille de lundi. Toute la semaine, elle dit qu’elle n’a le temps de rien. Elle court, toute la semaine. Entre son travail et les tâches que se doit d’effectuer une femme pour avoir l’assurance d’agir en bonne mère. Elle dit : Toute la semaine, c’est simple, il n’y en a que pour toi et ta sœur. Vous ne vous rendez compte de rien, dit-elle, mais c’est épuisant. Vous conduire à l’école, surtout Clotilde, qui est trop petite pour y aller seule, et je ne peux pas te la confier, il arriverait quelque chose, tu es si immature, si irresponsable, tu aurais un accident sur la conscience, et moi je ne m’en remettrais pas, non je ne peux pas compter sur toi, je ne peux rien attendre de toi, voilà ce qu’elle dit. Le samedi, elle fait les courses de la semaine, toi tu pousses le chariot, elle se plaint souvent qu’avec son dos, il n’est pas question, qu’elle en fait suffisamment, il ne manquerait plus qu’elle soit immobilisée, avec une hernie discale ou un soucis du même ordre, évidemment, toi à ton âge tu ne crains rien, mais ce que tu peux être lent pourtant avec ce chariot, à croire que tu n’as pas de force dans les bras, c’est cela, bien cela, tu n’as pas de cran, pas de tempérament, tu n’es qu’une charge inutile, si seulement, c’est ce qu’elle dit, si seulement tu étais réellement un garçon, mais quelle déception pour une mère. Je ne peux compter que sur moi-même, râle-t-elle encore en jetant dans le chariot les petits beurres premier prix. Le samedi après-midi, elle fait les lessives de la semaine, tu dois étendre le linge dans la salle de bain, sur l’étendoir suspendu au-dessus de la baignoire, il faut bien que cela serve à quelque chose que tu aies si vite poussé, cela lui coûte assez cher, tu ne sers à rien quoi qu’il en soit. Et le dimanche, elle dit qu’elle n’aime pas le dimanche, elle dit : Dire que demain, ça recommence, mais cela n’aura donc jamais de fin, que faut-il faire pour se reposer, il n’y en a que pour vous, c’est épuisant. Elle dit : Qu’est-ce que tu fabriques, dans ta chambre, à lire, c’est pour l’école, qu’est-ce qu’ils vous apprennent à l’école, certainement pas à trouver un travail, tu ne sers à rien.
.4 | un regard
Je veux négliger la composition du groupe. Ainsi de la petite nature morte cadrée d’or, du vase Ming et de l’Athéna de plâtre blanc qui tous trois reposent sur une nappe vermillon, installés là très intentionnellement, choisis, organisés comme un portrait en creux du propriétaire de l’atelier : L’Antique, L’Ailleurs, L’Impermanent. Je veux les laisser glisser hors du cadre, ne pas m’y arrêter malgré la perfection qui s’en dégage. Ce n’est pas le sujet. Je ne verrai ni ne montrerai rien du portrait reposant sur le chevalet, sur lequel l’artiste applique les poils de martre du pinceau chargé d’un pigment brun, presque noir, sans un tremblement. Capturerai-je seulement le son feutré du frottement sur la toile, et s’il m’était possible de le faire, l’entêtant parfum de l’huile de lin mêlé à celui de la térébenthine. Je veux capturer dans son recueillement quasi religieux la confrérie qui entoure Édouard Manet occupé à peindre Zacharie Astruc. Otto Schölderer et l’air souffrant que lui confère son front haut et pâle. Ne pas m’attarder sur Auguste Renoir, ni sur Edmond Maître, pas plus que sur le grand Bazille dont le corps se tend avec un soupçon d’impatience, ou sur le discret Claude Monet dont le visage, dans un mouvement de recul, semble désirer rejoindre l’obscurité. Saisir leur respiration, oui, leur silence, le craquement de leurs souliers vernis lorsqu’ils changent de position, le froissement doux de leurs costumes lorsqu’ils croisent leurs mains dans le dos et patientent. Je veux m’appesantir davantage sur le garçon de vingt-neuf ans, le huitième comparse, dont le regard se perd déjà ailleurs, en deçà de la toile, souligner ce moment précis où son visage se détourne et quitte le portrait qui nait sous ses yeux, le front très légèrement plissé dans une émotion indécise, ces quelques secondes où le lorgnon qu’il tient à main droite quitte sa pupille pour aller rejoindre la poche intérieure d’une redingote. Je veux m’approcher encore, étudier sa coupe soignée, sa barbe taillée, la forme caractéristique de sa bouche, à la lève inférieure aussi charnue que la supérieure est fine, ce qui lui donne un air éternellement buté, dubitatif, survoler l’extrémité légèrement brillante de son nez droit à l’arête fine. Je veux le voir battre des paupières, révéler ce regard profond, noir insondable, dont la fixité contemple un à venir qui émerge encore confusément, se lève et enfle comme une vague calcaire sur la garrigue. Je veux suspendre le temps et plonger dans l’énigme de ce regard. Des heures durant.
Que voit-il ? Que prévoit-il de la masse noire et sublime à laquelle il consacrera plus de vingt ans de sa vie ?
https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/un-atelier-aux-batignolles-210
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Sous mes semelles, le fil du récit.
Force de ce 3. Et ce tu terrible qui assigne, qui condamne à n’être rien.
Terrible et si bien vue cette perpétuation du malheur,,de l’humiliation en 3