1 – Le monde
Écoute les voix libres qui vibrent en nous.
2 – Le réel
Entendu d’une oreille à demi-sourde.
Il y a des rues qu’on ne prendra jamais / It shook me to the core / Et avec ça ? / Et c’est la troisième, déjà / Un embouteillage de joie / Une démo vaut mieux que des mots / Y’a un peu plus, je le laisse ? / Je t’assure, c’est le meilleur glacier / Et avec ça ? / Vous venez pour quoi ? / Ce sera tout ? / Donnez moi six baguettes, trois de chaque / Ils vont trop vite, on voit rien / On y va, c’est climatisé / Et avec ça ? / Ils ont la tête dans le guidon / Ce sera tout.
3 – Avec Clarice Lispector
Chaque dimanche, la route dans la 4CV. On n’allait pas bien loin, une banlieue plutôt proche.
On se réunissait chez les grands-parents, l’été sous le grand vieux lilas qui embaumait. On ne faisait pas de barbecues, non, il s’agissait de cuisiner pour des tablées pouvant atteindre la douzaine de convives. Les oncles et tantes aidaient, portant couverts et vaisselle entre la maison et la table ombragée, coupant les tomates de la salade, modeste aide difficilement acceptée par la grand-mère qui ne laissait pas grand monde entrer dans sa cuisine, même pas ses sœurs. Le menu était quasi immuable : poulet rôti, pommes dauphines. En saison, les escargots collectés dans le jardin et préparés selon les règles. Les réunions d’hiver se passaient entassés dans une pièce trop petite où très vite avait trôné une télévision mangeuse de conversations.
La tablée réunissait un échantillon de personnages plutôt hauts en couleurs, les oncles Georges – celui aux costumes en lin et l’autre aux Dauphines Gordini -, les tantes, leurs épouses, toutes deux plus grandes et charpentées que leurs maris, tes grands-parents – elle acerbe et lui angéliquement calme -, quelques petites cousines et tes parents. La gouaille était de mise, les plaisanteries pas toujours légères et souvent incompréhensibles par les plus jeunes.
Ton père et le grand-père avaient construit un portique solide, à base de fortes solives, sur lequel était accrochée une escarpolette. Le jeu consistait à ‘monter’ suffisamment haut pour voir au dessus du mur, dans le jardin des voisins. Le jeu annexe, plus secret, était de faire voler les jupes amples des robes, plaisir furtif du courant d’air pénétrant ce lieu du corps qu’on ne nommait pas.
Et puis, il y avait les retours nocturnes. Tu t’endormais dans la voiture. Ton père te soulevait, doucement. Tu ouvrais un œil pour apercevoir la boule de laiton qui marquait le bout de la rampe au rez-de-chaussée de ton immeuble. Tu te laissais emporter jusqu’au sixième étage, molle, lourde. Ces retours-là, tu les prolongeras longtemps, jusqu’à tes sept ans au moins, faisant alors semblant de dormir pour, encore, être tendrement soulevée et transportée jusqu’à ton lit. Ton père savait que tu ne dormais pas vraiment, mais c’était votre moment, rien qu’à vous.
4- NICHI NICHI KORE KO NICHI
NICHI NICHI KORE KO NICHI / CHAQUE JOUR EST UN JOUR MAGNIFIQUE
Tu écoutes du jazz, toi ?
T’as entendu ça, là ? La syncope de dingue…
Tu écoutes du jazz, toi ?
Tu penses que ce n’est pas de la musique ?
Un truc pour faire danser les ours ?
Tu crois pas que tu exagères ?
Tu écoutes du jazz, toi ?
N’en as tu jamais – je veux dire jamais – écouté vraiment ?
Tu sais qu’il ne suffit pas d’une fois ?
Tu n’aimes pas le saxo ?
Tu écoutes du jazz, toi ?
C’est la batterie qui t’énerve ?
Et si tu n’avais jamais entendu le bon truc ?
Et si je te faisais entendre un morceau incroyable ?
Tu écoutes du jazz, toi ?