# chroniques # 03 Un beau dimanche

1 | du monde

Écoute en Nous l’insignifiant

Prendre le pas sur l’essentiel.

2 | le réel, le réel, encore le réel

Viens on s’aime putain / les routes maritimes sont vulnérables / Viens manger ça refroidit / il est interdit d’interdire / Viens à la plage, elle est nettoyée / tu es d’accord avec le système / Viens immerge toi en lui / en 2055 il fera 50 degrés à l’ombre / Viens avant la crise alimentaire mondiale / manipulation et contrôle des masses / Viens nous nous battrons / Tu prends ton déjeuner en terrasse, il fait si beau / Viens dans la rue écoute / les jeunes ici votent Vox ou Parti populaire / Combien de pompiers tués dans l’exercice de leur fonction ? / La terre explose / Viens construire des villes sous terre, c’est respirable / Presse en deuil / La liberté d’expression s’éteint s’éteint s’éteint / Viens allons chercher l’espoir

3 | écrire avec Clarice Lispector

L’interstice est cette fissure dans le mur de ma chambre où un œil tourne sur lui même sans jamais s’arrêter, c’est par là qu’entre le dimanche.

J’aime ce jour-là, je l’attends toute la semaine avec impatience, je le désire, j’aimerais que chaque jour soit dimanche. Jour du bain, quand il fait froid on allume un grand bol d’alcool, ça réchauffe un peu. Jour des vêtements les beaux — ceux réservés au dimanche — propres, repassés, des chaussures vernies. Jour où l’on part en file indienne vers l’Eglise. Jour où l’on s’arrête à la pâtisserie. Jour du Paris Brest ou baba au rhum, aujourd’hui on rajoute une mousse au chocolat, des œufs, des poules, des cloches. C’est Pâques. Les cousins s’invitent comme chaque année, récurrence de l’entre soi. Bouquet de fleurs. Un jour parfait, disent ils. Un jour parfait, répète la maison. Un jour joyeux. Simplicité d’un bonheur dominical. Ça rit, ça plaisante, ça boit, ça mange, ça exulte, ça chante, ça se chamaille, ça parle politique, ça se cherche, ça dit de lourdes plaisanteries, ça boit du café allongé à l’alcool de poire, ça fume, ça part faire la sieste, ça regarde la télévision, ça joue aux cartes, ça fait la vaisselle, ça l’essuie, ça se confie, ça s’énerve pour un rien. Le corps de la famille respire comme un seul corps, l’enfant est si heureuse. Tous restent. Aucun cousin ne vient pourquoi demande l’enfant ? Pas de réponse. L’enfant a onze ans. Elle part se promener en montagne avec quatre adultes. Nous sommes en 1965. Un portail grillagé. Son regard s’accroche aux barbelés ; elle voit le vide, une baraque en ruine. Ils perçoivent les interrogations de l’enfant, ils inventent vite une explication boiteuse, c’est un décor de cinéma, pour un film, Le Bal des maudits, avec Marlon Brando, tourné en 1957. Ils sourient. Je les crois, l’enfant fait semblant. On redescend. Elle cueille quelques jonquilles, le regrette aussitôt. Une marche de vingt minutes entre les conifères pour arriver à une auberge. Elle la trouve belle. Depuis le portail l’enfant n’a rien remarqué. Rien. Juste à côté de l’auberge, un bâtiment, peut-être dans son prolongement. Ils parlent de la salle de bal. Rödelsaal, disent-ils, suivie d’autres salles en enfilade, dont une, toute blanche, neuf mètres carrés. À l’intérieur, tout est blanc, blanc de carrelage, un trou d’évacuation perfore le sol, blanc d’hôpital, un blanc qui monte le long des murs jusqu’au plafond bas où il y a un pommeau. L’enfant frissonne, l’effroi la submerge, elle angoisse, suffoque, elle comprend que ce lieu avale les voix, ce blanc n’est pas blanc. Son cri terrifié déchire le silence de ce dimanche pétrifié. Là, les ombres dans les angles morts tournent, l’agressent, des bruits torturés la heurtent, elle entend des regards que vous croyez muets, voix sans corps, corps qui n’est déjà plus tout à fait le sien, l’enfant se fracture, des morceaux d’elle éclatent jusqu’au bout de son âme. Aucun ne les voit. Aucun n’entend. Ils s’acharnent à ne pas comprendre. Ce dimanche continue son dimanche autour d’elle comme si de rien. Comme si rien. On remonte dans la voiture. Quelqu’un dit qu’il fait beau, pour la saison. Quelqu’un d’autre dit oui, qu’il fait beau, les conversations s’éteignent, on allume la radio.Si tu vas à Rio…La voix de Dario Moreno s’élève chaude, ronde, une voix qui ne sait rien, une voix qui n’a jamais vu, une voix qui chante Rio comme si Rio était le centre du monde. Cette voix, là, lui paraît obscène. Elle n’a plus la force de distinguer ce qui est de ce qui n’est pas. Elle a perdu le sens des distances , le proche et le lointain. Adulte cette question la hantera. L’enfant au teint éburnéen, regarde défiler la route. Elle serre les jonquilles entre ses mains nouées, les tiges ont chauffé, elles sentent un peu la sueur âcre, un peu la sève, une odeur forte que sa peau exhale. Une odeur de peur muette.Les adultes parlent de la route, du repas de ce soir, de la cousine qui n’est pas venue. Elle est assise sur la banquette arrière au milieu d’eux, elle est seule, perdue dans son exil intérieur, sa sensibilité suspendue entre douleur et sidération. Une violente colère la submerge.

La nuit tombe avec lenteur, la voiture ralentit, tourne, s’arrête. On est arrivés, les portières claquent, une à une. On retrouve le brouhaha des voix familieres. Une fois seule L’Enfant pose sa tête dans le four de la cuisinière à gaz. L’ouvre.


4 | de soi-même, et d’écrire

Un visage n’est jamais neutre, l’œil dans l’interstice de cette fissure découd, recoud sans bruit le début et la fin. À ce point précis, un mouvement, un glissement instantané permet l’apparition de son visage, sensation d’équilibre. Son front porte une cicatrice rose de trois centimètres, à droite, au-dessus de l’arcade sourcilière ; en son for intérieur, un bateau ailes déployées navigue en direction de l’Ailleurs.


Un visage n’est jamais neutre, peau mate ambrée, il dit les fatigues anciennes tatouées dans les sillons de ses paupières affaissées, marques de combats sans vainqueur, de nuits sans sommeil, de mémoire sans oubli ; en son for intérieur un ciel azuréen l’enveloppe avec une infinie tendresse. Ses yeux étirés vers les tempes ne dévoilent pas leur couleur, habitués à voir sans être vus ; ils subissent le mouvement de l’air pour imposer leur trajectoire, sans dévier.


Un visage levantin n’est jamais neutre, finesse des traits et pommettes hautes, un trait de bouche au sourire retenu révèle un nez aquilin ; fantasme d’un Orient imaginaire, invention de l’Occident dont des écrivains comme Flaubert, Nerval, Kipling, ou même des peintres comme Delacroix ont contribué à figer dans une série de clichés appartenant à d’autres siècles ; femmes silencieuses et voilées, harems, despotisme, sensualité, violence, stagnation historique, analphabétisme ; en son for intérieur dans son pays de l’Ailleurs il pleut des lettres en forme de livres. Passage des temps, l’Occident aveugle paie désormais le prix de son aveuglement chaotique.
Un visage n’est jamais neutre.

5 | NICHI NICHI KORE KO NICHI:

CHAQUE JOUR EST UN JOUR MAGNIFIQUE

« Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ? »

Une lourde et vieille barque, relativement basse et très bombée
Un début de nouvelle ridicule
Une mise en scène d’un trop grand nombre de malades mentaux
Une punition de soldat. Rester debout attaché à un arbre
Un désespoir vide, impossible de se redresser
Une incapacité de penser, d’observer, de constater, de me souvenir
Une pile de photographies en noir et blanc
Un rien ni au bureau ni à la maison
Une suite de rêves si forts
Un vrai désespoir, celui qui n’arrive à rien et détourne de tout
Une initiative, la possibilité d’un point de départ
Un mystère qui intronise
Une brève série de notes redoublées, comme une arabesque calligraphiée
Une invitation
Une question en suspens
Un art de penser sans risques
Une projection dans l’intimité de l’œuvre
Une passion sans but déraisonnable et vaine
Une élévation à l’affirmation unique foudroyante d’un commencement,

Phrases extraites du Journal de Kafka, de L’espace littéraire de M. Blanchot, de L’Herbe de C. Simon, des Chroniques de C. Lispector, la phrase Un mystère qui intronise est de R. Char.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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