1| du monde
Respirer dans le silence des nuages
Caresser la cime des arbres
Se laisser bercer
Par le vent
2| le réel : manger la laine
Un jour, maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre, elle a dit, alors sans rien répondre je suis allée au lit.
Depuis des semaines, je commence à tisser ma toile. Au début, j’ai grignoté les broderies de mon oreiller, seule, le soir, au point qu’avec mes dents, j’ai déchiré et troué toute mes parures de drap. J’ingère les fibres textiles la nuit et le jour je régurgite du fil pour fabriquer mon cocon que je cache sous mon lit. Après les draps, je me suis attaquée aux couvertures, dessus de lit, coussin, rideaux…Chaque fibre a un goût différent, selon sa texture, son colorant. Je préfère le coton, et la soie, c’est naturel et facile à digérer. Plus solide que la viscose et le synthétique, mon cocon ne se déchire plus comme un rien.
Maman est inquiète depuis le début, de me voir me désintéresser de tout, de ne plus aller à l’école, de ne plus voir mes amies à cause de l’épidémie, de ne plus participer aux conversations familiales; mon père, lui, n’a strictement rien remarqué, écoutant BFM en boucle toute la journée, scotché à son ordi ou à la télé. Résultat : petit à petit, je n’ai eu qu’une obsession, retourner dans ma chambre et travailler à mon grand ouvrage.
Pensant que ma chambre est devenue le repère d’une horde de mite affamée, maman a pulvérisé d’insecticide partout dans ma chambre, à changer toute ma literie. Je me suis retrouvé dans une chambre aseptisée parfaitement indigeste, j’ai eu faim à en crever.
Un matin, ma mère s’est mise en colère « mais que se passe-t-il dans cette chambre, je change les draps tous les jours et c’est de pire en pire ! »
De mon côté, je deviens de plus en plus vorace et mes incisives deviennent pointues et tranchantes. J’entame ma transformation, avec un irrésistible besoin de rester confiner dans mon lit.
Un matin, c’est mon père qui constate avec frayeur des lambeaux de tissus qui jonchent le sol. Terrifié, Il referme aussitôt la porte de la chambre.
Ma mère supplie mon père de faire venir un médecin, mais il n’y entend rien.
Décider à partir avant que les choses tournent mal, je remplis mon sac de voyage de vêtements pour subsister, et je décide de quitter la maison sur le champ. C’est ainsi qu’après l’escalier, j’ouvre une porte qui donne sur le jardin. A ce moment, mon père se met en travers de mon chemin, et m’indique immédiatement de faire demi-tour en faisant tourner son index dans le sens de l’aiguille d’une montre, sans prendre la peine de parler à son monstre.
Ils finissent par m’enfermer, et pour rendre ma prison plus sûre, encore, mon père met une chaine au mur pour bien condamner la porte de ma chambre. Si je pouvais m’enfuir par la fenêtre ? mais ils la barricadent aussi. Je peux finir de justesse mon ouvrage , Il est de bonne qualité grâce aux vêtements que j’ai réussis à réunir dans mon sac de voyage le jour de mon évasion ratée.
Enfin, je décide de rentrer dans mon cocon pour ne plus entendre parler d’eux, et attendre là, ma métamorphose finale.
Ils m’ont cachée, enfermée, affamé, ils ne perdent rien pour attendre…
3| écrire avec Clarisse Lispector : point de fuite , extrait la forêt
(Extrait de Point de fuite, en cours d’écriture)
Seul, dans la forêt, fuir d’abord, livre en main, ai pris quelques morceaux de pain sur le plateau repas de Madeleine, et maintenant ?que faire ? assis dans la clairière…attendre et résister, qu’ils retrouvent l’incendiaire qui a mis le feu au cirque ! dans combien de temps ? Esmée me cherche partout, tous les circassiens s’inquiètent ou pire m’accusent, aucune chance, plus d’espoir, Vassili s’endort comme un maquisard dans la mousse et les fougères, au réveil, la forêt le protège, calme et serein, il se réfugie dans les bras de celle qui l’accueille comme un fils, il ne lui demande pas d’aide, elle lui offre ces bienfaits, son ombre, sa source d’eau fraiche et ses baies et myrtilles qu’il éclate goulument dans sa bouche, Il ne lui manque presque rien.
Si.
Le visage d’Esmée
Son corps
Son arbre de vie
L’appel de la forêt
Protège les amants désirants
Les couvre de senteurs et d’essences
Esmée le retrouvera, sur ses pas
Elle suit ses traces
Le vivant l’aide et la guide
Dans l’espace verdoyant
Les éclats de lumière
Lui montrent le chemin
Sa déesse arrive, il l’imagine
C’est la seule, l’unique,
Aide
Il remercie
4| Village
La responsable du Village des Associations est au moins enceinte de 7 mois. On est le premier dimanche du mois de septembre. Aujourd’hui c’est très nuageux . Ils ont prévu de l’orage. Mon stand m’attend au numéro 210. Tout le monde s’attelle à l’installation de sa tente. J’y accroche mes grandes tentures bleues, tables et chaises. Mon thermos de café est prêt et mon sandwich caché sous la table.10 h C est l’ouverture du village. Toutes les mamans d’école se précipitent carnets en main pour inscrire leurs enfants aux activités ; au passage, elles se demandent, devant ma tente, si un atelier d’écriture, « ça l’aiderait pas en orthographe, à son gamin, surtout que cette année la maîtresse est pas facile ». Non, l’atelier d’écriture, Madame, n’est pas destiné aux enfants cette année et de toutes les façons, ce n’ est pas un cours de français… Oui , « mais ça aide », me répond-on. Je laisse tomber…je ne veux pas être antipathique, ce n’est pas commercial… j’affiche un sourire assorti d’un « à l’année prochaine peut-être »… c’est ça, toujours, finir sur une note positive. Zut, il commence à pleuvoir … le flux se raréfie mais quelques mamans d’école persistent, font la queue devant le multisport et le judo. Vers midi c’est le flux des adultes… il y a les jeunes retraités qui cherchent des activités pour être débordés, peur du vide, surement, de devenir tout ramollis et avec la menace d’Alzheimer qui guette… Une bonne hygiène de vie, de l’activité physique tous les jours et une activité intellectuelle sont les meilleurs remparts contre les signes de la dégénérescence. – Ha ! et vous venez pour ça, parce que vous cherchez une activité intellectuelle ? – et il s’agit de quoi ? c’est quoi un atelier d’écriture ?…
Alors là, je respire profondément, je présente calmement les trois temps de l’atelier, présentation de la proposition d’écriture, temps de rédaction, restitution et retour. – Ho, mais ça a l’air compliqué votre affaire ! Et comment peut-on écrire chaque semaine ? – Oui on peut écrire chaque semaine… Voilà, installez-vous, confortablement, sur le côté, je vous donne ma brochure et vous pouvez lire les recueils de textes des participants des années précédentes, ça vous donnera une idée…– Bon, Ben je repasserai… j ai pas les bonnes lunettes pour lire …– oui c’est ça…n’hésitez pas …vous pouvez faire un atelier découverte …– bon ben je repasserai… – à votre guise… – je vais passer voir aux échecs, c’est bien aussi pour rester vifs et en plus ça marche aussi sans les bonnes lunettes, ha ha !
Il est 15h, il pleut des cordes, et une rivière d’eau sale et de détritus s’est formée en plein milieu de l’allée principale, tout le monde se met à l’abri, c’est terminé pour aujourd’hui, je remballe …
5| A vous la cantonade
La forêt, les arbres de la forêt, les oiseaux sur les arbres de la forêt, les hurlements des oiseaux sur les arbres de la forêt, les craquements de branches et les hurlements des oiseaux sur les arbres de la forêt… et l’appel de la forêt, l’entends-tu ?
Coucou Carole, te revoilou ! J’ai bien aimé ton interprétation de la consigne de Catherine.
Hello Carole, beaucoup de choses aimées dans tes textes ma chère. Le monstre dévorant des draps, du linge, de la chambre et les inscriptions aux ateliers d’écriture qui résonnent avec mes inscriptions dans le domaine culturel ! C’est super, merci beaucoup et au plaisir de te relire.
Bonjour Carole,
Le crochet par la science fiction, la (dé)fête des associations, l’ecrin d’une incroyable exploration en forêt…, les contrastes jouent forts dans cette #06 ! Bravo,
C