1 | DU MONDE
Écoute l’indicible de la racine qui germe l’arbre monde à l’intérieur de toi
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Elle a un œil plus grand que l’autre | Elle ne sait pas dire non | Elle se tait | Elle fait semblant| Elle fait attention | Elle se réveille à 1h38 du matin | Elle est contente quand elle voit 18h18 | Elle se tait | Elle s’est rêvée racine de l’arbre dans son jardin | Elle fait revenir des épices dans du beurre clarifié | Elle regarde la chaise rouge, la table rouge sur la terrasse, le ciel bleu et entre les deux l’avocatier et les fruits qui ne sont pas encore murs | Elle a acheté un sabre et de quoi l’affuter pour couper | Elle se tait | Elle soupire | Elle se rappelle qu’elle a le droit | Elle s’applique | Elle se tait | Elle dit merci | Elle rit | Elle se tait | Elle fait comme on lui a dit | Elle veut oublier et n’y arrive pas | Elle a un jardin | Elle a la terre qui appelle ses mains | Elle ne sait pas | Elle se tait | Elle dit oui | Elle soupire | Elle aime l’huile de coco sur sa peau | Le sabre est rangé derrière le frigo | Le sabre est encore dans son étui | Le sabre est dans sa maison | Elle a acheté une pierre pour l’affuter | Elle se tait | Elle pose sa main sur son ventre | Elle sait sentir son pouls en posant deux doigts sur son poignet gauche | Elle veut couper | Elle va apprendre | Elle s’appliquera | Elle apprendra | Elle l’a entendu lui reprocher de faire du compost quand elle devrait trouver un voisin qui a un cochon à qui elle donnerait ce qu’elle jette depuis des mois dans un large pot en terre cuite qu’elle recouvre peu à peu de terre pour la joie d’être surprise de ce qui pousse | Il a dit : ils nous font faire du compost alors que, pour nos parents, c’était du manger cochon. Tu avales tout ce qu’ils disent. Tu avales n’importe quoi.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Il y a le mur de bananiers et d’herbes hautes, tout ce qu’il reste du jardin potager qui n’est plus et que la végétation grouillante recouvre d’une épaisseur de plus en plus haute. Elle aurait peur de se frayer un chemin dans l’entrelacs des lianes et des herbes coupantes là où la terre ne se voit plus et où il faut s’assurer qu’elle est bien là un pas après l’autre. Alors, elle passe ses dimanches à contempler le mur de feuilles vertes de toutes les tailles. Elle sait voir les trouées lumineuses où elle devine peut-être par delà la densité vert sombre un vaste champ d’un vert plus clair plus lumineux et c’est peut-être là dans ce champ qu’appelle le bœuf qui a soif et qu’elle entend les dimanches dans l’après-midi. Elle ne fait rien. Elle attend que le jour tombe. Elle aura aussi le droit de s’arrêter et de se sentir plus légère dans la nuit du dimanche. Elle aura le droit de ne plus avoir à porter son corps et à donner du sens au jour. Elle n’aura rien mangé. Elle aura bu un café trop sucré le matin pour sentir le chaud dans son ventre et puis boire l’eau de la toute la bouteille comme on s’applique avec discipline à des résolutions idiotes, mais qui rythme les jours. Boire de l’eau chaude au réveil. Respirer en comptant jusqu’à trois, puis rétention et souffler huit. Le vent souffle dans les rideaux et les fait s’envoler des baies vitrées au-dessus de son lit, parfois dedans parfois dehors. Le vent s’amuse. Quand il a plu et qu’elle a oublié de fermer les fenêtres, elle doit rentrer des rideaux trempés qui laissent des flaques sur le plancher en bois de la chambre. Elle aime la nuit. Elle préfère la nuit et la compagnie du grand arbre de son jardin. Elle est certaine qu’il apaise son sommeil et que c’est lui qui fait chanter le vent. Elle se réveille chaque fois à regret. Elle ouvre sur la mer et les alizés qui poussent les nuages à regret. Elle enfante ses dimanches, leur silence, leur lenteur, leur goût de café trop sucré, et le bonheur de se rouler en boule dans son lit la nuit venue comme si c’était dans les bras de son arbre jusqu’à s’enfoncer dans la terre et d’en être complètement recouverte.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Sept cent cinquante mots. Tous les jours, au moins sept cent cinquante mots. L’idée vient (j’imagine) du livre de Murakami, autoportrait de l’auteur en coureur de fond. L’application ouvre une page blanche avec en haut la date et au-dessous un ruban de petites cases qui, une fois atteint le nombre de sept cent cinquante mots, passent au vert avec une coche blanche. Je traine un temps gris ces jours-ci. Je n’aime pas la solitude du mois d’août. Il y a trop de silence. J’ai besoin d’agitation pour me distraire de la mélancolie. Je veux écrire et, dans le même temps, je ne veux plus. L’écriture me coupe du monde ou peut-être que je pourrais être reliée au monde d’une tout autre manière, mais, si c’est la solitude et les mots, alors je ne suis pas certaine de le vouloir. Sept cent cinquante mots par jour. C’est comme la prescription d’un médecin pour guérir d’un mal. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai pris la résolution. Le ruban pour ce mois d’août ne compte que deux cases vertes, celle du 12 août et celle d’aujourd’hui. J’ai rangé dans un tiroir NLD et je reprends un ancien projet pour lequel je ne suis pas certaine de la fin. Il a pour titre : la résurrection d’Eliazar Milano.
5 | À VOUS LA CANTONADE !
NICHI NICHI KORE KO NICHI (« chaque jour est un jour magnifique »).
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Et si la persévérance n’était pas toujours couronnée de succès?
Et si ma grand-mère Ena n’avait pas persévéré et marché de sa maison à la maison de sa fille derrière le terrain de football chaque après-midi pendant quarante-cinq minutes, puis en prenant de plus en plus de temps à mesure qu’elle vieillissait?
Et si je ne portais plus le poids du clan
Et si j’étais accueillie
Et si j’arrêtais?
Et si je disais non?
Et si je partais ?
Et si je n’étais plus là?
Et si je n’étais pas revenue?
Et si j’étais partie plus tôt?
Et si je n’en avais rien à faire?
Et si ça m’était finalement égal?
Et si j’en riais?
Et si j’oubliais?
Et si cela ne comptait plus?
Et si ça avait disparu au point de m’en rappeler d’une tout autre manière et de me sentir soulagée parce que je suis devenue une autre personne et que je peux encore sentir la personne que j’ai été et en même temps que je ne suis plus et que tout mon corps se détend parce que je suis enfin libérée de l’héritage parce que je suis enfin libre d’être je ne sais même pas qui et cela m’est totalement égal?
NICHI NICHI KORE KO NICHI (« chaque jour est un jour magnifique »).
Écoute l’indicible de la racine qui germe l’arbre monde à l’intérieur de toi : magnifique ! Très beau aussi ce 2, de toutes ces occurrences, si je devais en choisir une : Elle a la terre qui appelle ses mains
J’ai aimé lire ton 4 (je souhaiterais plus de silence, je le crée artificiellement, de façon eu peu impolie : du bruit stérile m’isoler)
Merci Perle pour ta lecture