1 |
Elle dit oui seulement au désir véritable et sans frein.
2 |
Et si la boîte mail déborde, si elle est pleine et qu’aucun message n’arrive (ce qui est faux)
Et si la messagerie du site et celles des réseaux sociaux restent à jamais muettes (ce qui est faux)
Et s’il y a un dysfonctionnement, si toutes les applications plantent, si toutes les messageries restent lettre morte (ce qui est faux)
Et si le smartphone n’a plus de batterie (ce qui est faux)
Et s’il n’y a pas de réseau là où je suis (ce qui est faux)
S’il y a un bug sérieux et définitif (ce qui est faux)
Et s’il y a un souci sur le point de branchement optique
Et si la ligne est en dérangement, si le contact totalement rompu (ce qui est faux)
Et si une souris a rongé le cable (ce qui est faux)
Et si la fibre est morte, si elle a fondu, si une pluie diluvienne a inondé la boîte de distribution (ce qui est faux)
3 |
Quand je pense à la maison familiale, c’est d’abord le portail que je vois. Vert sombre, dont la peinture s’écaille et rongé par la rouille. J’entends le son aigu de son ouverture grinçante, avec cette impression tenace et inquiétante qu’il va tomber d’un instant à l’autre.
Et derrière le portail, le chien. C’est l’image d’un animal vieillissant que je garde en mémoire. A la fin malingre, le poil pelé, aveugle d’un œil, clopinant entre la porte d’entrée et la cour, effectuant des aller-retours sans jamais se lasser, à un rythme de corbillard.
Dans le jardin tondu net, un gazon toujours vert, la balançoire dont on remettait les accessoires et les assises en été, et qui semblait une guillotine en hiver. Les hauts arbres feuillus au printemps, se déplumaient dès la fin du mois de septembre. Le jour et la nuit des saisons, avec quelques zones d’hésitation entre chacune, des tâtonnements avant floraison puis, la profusion.
Quand je pense à la maison, c’est surtout ma chambre d’enfant qui me rend mélancolique. Je repasse tout en revue à distance et chaque fois que j’y pense. Tout y passe, les objets en tant qu’objets, choses brutes auxquelles je suis attachée mais aussi objets en tant que scènes d’enfance, moments qui ont compté, ineffaçables.Y penser accentue une impression infinie de solitude, je ne sais pas pourquoi. Quelque chose se creuse en moi qui contiendrait tout, le lit, les disques, les posters, les fringues, tous les souvenirs. Un puits sans fond.
En revanche, la cuisine est espace flou, indéterminé, non approprié, pièce réservée de la mère, où je ne mettais les pieds que pour chiper du chocolat quand elle avait le dos tourné. C’était la seule entorse que je m’autorisais. J’avais honte de craquer, je me le faisais payer par la suite mais surtout, je refusais qu’on s’en rende compte. En douce donc, la main dans le placard, une barre disparaissait et jamais personne ne m’en faisait reproche. Moi, je croyais naïvement que je devais l’absence de représailles à ma dextérité et à ma discrétion. Je n’imaginais pas que ma mère avait compris mon trouble et mon envahissant sentiment de culpabilité, qu’elle préférait se taire plutôt que de les exacerber, quitte à les ignorer, les effacer sciemment ou feindre leur inexistence.
4 |
Imaginons que je sois une athlète fiable, solide, infaillible (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je puisse effacer cette ride d’inquiétude sur mon front en me regardant dans le miroir, imaginons que je puisse avoir l’air sereine (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je sois blindée, non stressée, courageuse (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je sache sourire quand je franchis la ligne d’arrivée (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je sois complimentée pour mes résultats (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je sois reconnue comme une demi-fondeuse de talent (ce qui n’est pas vrai)
Imaginons que je sois remarquée et recrutée par un grand club (ce qui n’est pas Imaginons que je sois championne du monde du 1500 m (ce qui n’est pas vrai)
5 |
Ce qui flotte d’embellie dans le paysage
Ce qui franchit le mur de l’éloignement
Ce qu’affirment les contrastes, ce qu’ils proclament de vraie vie
Ce que la mise en scène révèle de réalité
Ce que la posture suggère de confiance dans l’oeil qui regarde
Ce qui pourrait naître dans le prochain geste
Ce que le sourire aplanit d’incertitudes
Ce qui nous emporte dans le regard franc de la jeune fille
Ce qui génère d’humanité profonde
Sur une photographie de Yohanne Lamoulère, Courage (Maison Européenne de la Photographie, exposition La photographie en toutes lettres), visible dans le pdf
J’aime beaucoup la 2 et la 4 je pense surtout à cause des parenthèses. Je suis touchée par cette phrase : « Ce qui pourrait naître dans le prochain geste »
la 3 est magnifique des images très fortes au bord de la rupture
la 1 donne envie de vivre
La 5 de s’ouvrir au monde
La 4 Imaginons … celle d’écrire
Merci