#chroniques #06 | Menus faits dans le temps long

Les deux cénotaphes de l’historien et résistant Marc Bloch et de son épouse Simonne Bloch au Panthéon lors de la cérémonie d’intronisation qui s’est tenue à Paris le 23 juin 2026. © ALICE SACCO / POOL / AFP

Menus faits dans le temps long.

1 | du monde

Du présent la force, tandis que le monde s’écroule. Par cette façon de se tenir, sans céder aux circonstances ni effacer le passé, nous nous élevons.

2 | le réel des pois cassés

Qu’est-ce qu’on fait à manger ce midi ? Des pois cassés ça te va ? Je reviens, je vais vider le compost. Manger des protéines végétales, j’adore, pas toi ? Dans deux jours, je vais avoir des gaz, mais… Viens gouter à la fraicheur, il y a un peu d’air dehors. Les pois cassés, je les fais tremper la veille. Les lentilles, pareil. J’en mange presque toutes les semaines. Et ça va ? Oui, très bien. Je mets une cuillérée à café de bicarbonate de soude dans l’eau de trempage, ça cuit plus vite et on digère mieux. Laisse la fenêtre ouverte qu’on respire un peu. Tu me passes la casserole dans le tiroir ? Oui le tiroir du bas. … C’est bon à savoir ! Il fait encore lourd, non ? On fera attention au temps de cuisson, d’accord ? Je déteste les manger en purée, il faut que ça croque sous la dent. Allez, j’ajoute quelques rondelles de carottes, pour la couleur. Sel, poivre, piment d’Espelette, et voilà. On s’installe dehors pour manger ? Les assiettes sont dans l’autre tiroir, là-bas. Allez, bon appétit. Bien la mâcher notre cuidité, profiter de sa texture, prolonger la saveur, la répandre sur toute la surface de la langue, qu’elle monte en bouche notre mangeaille, qu’elle glisse lentement, n’avaler qu’à petites touches, et jusqu’au bout éprouver l’arrière-gout.

Et, goûter au silence, tu sais ?

3 | Ecrire avec Clarice et Marc

Allongée dans son lit double – le vieux lit – celui de ses parents dont elle a hérité à ses douze ans – moiteur du silence de la nuit bruyante sous ses allures rampantes. Elle l’a invitée. Un rempart, une cuirasse. Peut-être que le tigre se sentira coincé cette fois, qu’il n’aura pas le choix, qu’il devra fuir. Peut-être que cette nuit, je serai épargnée, que je me sauverai, que je lui échapperai à tout jamais.

Je me recroqueville sous mes draps. Derrière mes paupières fermées, je vois l’embrasure éclairée de la porte. La chose terrible va arriver. La télé est allumée dans le salon. Quand il monte le son – progressivement pour ne pas la réveiller – c’est le signal. Elle ronfle, et c’est à ce moment-là que j’entends son souffle de fauve. Mais, cette nuit, il va bien se retenir, non ?  Cette nuit, je l’ai invitée. Elle a dit oui. Elle est contre moi. Elle ne sait rien. Je ne lui ai rien raconté. Comment et quoi ? J’ai si peur qu’elle parte dans la nuit, qu’elle me laisse là, et qu’elle en parle autour d’elle. On dira que… Et moi, qu’est-ce que je dirai. J’ai peur. J’ai besoin d’elle. Elle ne le sait pas. Elle ne voit rien ? Elle ne sent rien ? Je me presse frissonnante et servile contre elle. Elle ne dort pas. Elle m’offre ses bras. C’est déjà ça. Je l’ai repérée dès le début de l’année. Elle s’est assise à côté de moi. Elle m’a souri. Je lui ai souri.

Alors, j’ai rugi en moi-même. Elle a tout manigancé, la garce. Comment ose-t-elle ? Elle va voir. Je vais entrer quand même. J’attends que l’autre ronfle, et j’entre. Une petite vicieuse en fait. Je ne savais pas à ce point-là. Elle voudrait qu’on fasse ça à trois. Elle me provoque. Oui c’est ça. Elle m’attend. Elle m’aime follement. Elle m’aime. J’arrive mes petites lionnes. J’arrive ma chérie. Patientez encore un peu. Préparez-vous. Ça ne saurait tarder. J’ai hâte. Vous aussi, j’en suis sûr.

Pourquoi, elle tremble ainsi. Qu’elle est étrange. J’ai peur mais pourquoi. Je caresse ses cheveux. Je sens qu’elle en a besoin. Elle me le demande ? Il faudrait dormir. Elle ne bouge pas. Elle me fait peur. Je me retiens de lui parler. Je ne sais pas pourquoi. Elle respire fort. Oui, il faudrait dormir. Demain on a cours à huit heures. Pourquoi si fort le son de la télé. Ils pourraient faire un peu gaffe ses parents. La pauvre, ils n’ont pas l’air simple ces deux-là, surtout le père. 

4 | Se tenir debout dans la foule

Le peuple est derrière des barrières drapées de blanc. Aujourd’hui, on se souvient, on panthéonise. Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante. Une femme refait sa queue de cheval, seulement la touffe du dessus. L’élastique est caché sous sa main gauche bien serrée à la base, et la droite plus en hauteur, rassemble sa chevelure raide. Son bras a la chair ronde. Son cou est enfoncé dans son teeshirt blanc. Sa petite fille serrée contre elle, observe son geste familier et rassurant. On attend. Il fait chaud. Qui, de s’’éventer sous son chapeau en parlant au téléphone, qui de croquer dans une pomme, dos nus et tatoué. On remonte sa bretelle de soutif ou de sac, avant de cadrer sa photo. Les caméras rasent le pourtour de l’avenue, se voulant discrètes. Les petits drapeaux s’agitent dès son visage aperçu sur les écrans géants. Quelques journalistes aux premières loges narrent ce moment d’histoire d’une voix propre à susciter l’émotion collective. Certains attrapent à la volée quelques interviews – prétendants à la future présidence ou membres du gouvernement – avant leur entrée au Panthéon. On a répété. Le cérémonial a été travaillé au cordeau. Une toute jeune fille, dessine la scène. Le chœur de l’armée, femmes sobres et hommes aux barbes taillées – pantalons bleu marine impeccables et chemises blanches à manches courtes avec insigne militaire côté droit de la poitrine, gardent leur prestance malgré la chaleur. Guidés par un supérieur, ils s’apprêtent à soulever les cénotaphes recouverts du drapeau français, et à remonter à pas cadencés l’avenue Soufflot tapissée bleu blanc rouge jusqu’au Panthéon : Niveau / Poser / Lever / Niveau / En avant / Marche / Niveau / Épauler / En avant / Marche / Applaudissement émus. Les deux cénotaphes sur fond de tour Eiffel accablée de soleil, sont posés au millimètre près entre les colonnes du panthéon en face des photos de Simonne et Marc Bloch. Le jour de gloire est arrivé. Des textes rappellent la débâcle. On entonne La Marseillaise – les pistons des cuivres sont autant de ruées organisées d’escadrons va-t’en guerre.

Silence et chaleur dans le Panthéon. Un parterre de chaises blanches, les nantis et membres de la famille des illustres défunts, accueille en applaudissant l’entrée des cénotaphes déposés cette fois au centre d’un rond blanc cerclé bleu-blanc-rouge. L’épitaphe  » dilexit veritatem » sera l’axe de son discours, à lui, le maitre de cérémonie. Il y a quelque chose de bizarre chez ce type. Chaussures noires, pointues, cravate au nœud légèrement de travers – ça lui a échappé – chemise au col blanc débordant savamment d’un veston des mieux taillés, une mèche recouvrant un front bientôt dégarni, une allure, un regard grave à n’en pas siller. C’est lui qui préside, représente le peuple, lui le prophète, le grand prêtre. Il sait, il protège, il honore. En signe d’humilité sans doute, avant de démarrer son discours, il baisse les yeux.

Soudain, sa tête remue de gauche à droite, chacune de ses épaules en partant du coude, fait un tour complet comme pour se dérouiller, s’harmoniser et décoller de concert. Mais, le silence perdure, le patriarche cherche son équilibre, ses pointes de pied se soulèvent tandis que ses talons s’affaissent, son bassin dessine des arabesques – étonnement gracieuses si ce n’était la situation – il les amplifie jusqu’à aller d’avant en arrière, puis, d’un coup comme pris d’un mal de dos ou d’une crampe, se courbe, pose ses mains sur ses genoux, se jette au sol – une série d’abdos ?-  se hisse d’un côté, puis de l’autre, fait volte-face toujours ventre au sol, prouesses durant lesquelles son souffle s’étire. Finalement, comme si de rien n’était, se hisse à la verticale.

5 | Au son des mitraillettes

………………………………dans le temps long

………………………des hommes dans le temps long

……………………de la vie des hommes dans le temps long

………. ……… des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long

………… d’un siècle à l’autre, des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long
……… d’un pays à l’autre, d’un siècle à l’autre, des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long

…… la fatalité, d’un pays à l’autre, d’un siècle à l’autre, des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long

… refuser la fatalité, d’un pays à l’autre, d’un siècle à l’autre, des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long

Un présent entrain de refuser la fatalité, d’un pays à l’autre, d’un siècle à l’autre, des belles certitudes de la vie des hommes dans le temps long.

Inspirée librement par Marc Bloch

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

3 commentaires à propos de “#chroniques #06 | Menus faits dans le temps long”

    • Merci Perle pour ta lecture. Que tu es rapide !
      Je viens de finir. Pas simple.
      Oui ce dernier paragraphe du 4, l’envie de rompre avec cette métronomie implacable du cérémonial et d’inventer un président en perte de contrôle. Je me suis amusée.

      Je n’ai encore lu personne, cette fois. Or déjà la #7# est arrivée !

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