Tout commence par une caméra montée sur rails qui arrive vers soi, puis se soulève avant de pivoter et de se retourner, se substituant à la place de nos yeux, à leur hauteur. Puis elle se stabilise : cadre : fenêtre de cuisine.
On passe à travers la vitre (c’est un enjeu, sa propreté, « que vont dire les voisins si nos vitres sont sales » est une sommation qui plane sans être dite) et on se fige, lévitation, juste au-dessus d’une balançoire. Dessous, ça grince. On entend les semelles de chaussures frotter le pan de terre où l’herbe n’a pas le temps de repousser.
Coup d’œil à gauche, une table de bureau sur le gazon, devant le grillage incurvé sous les pois de senteur et, sur la table, une machine à écrire remington.
Coup d’œil à droite, un portillon blanc au bout d’un chemin en béton.
En face – la caméra s’approche et fait le point sur – les branches d’un cerisier un peu frêle, planté là comme un bâton sur lequel on aurait collé des feuilles jaunes découpées dans du papier crépon – fondu au noir et flashback sur l’arrivée du cerisier : une fosse carrée, une pelleteuse, qui apporte dans sa gueule, comme une cuillère ramène du riz vers une bouche, un bloc de terre emmêlé de racines et un tronc mince, le tout est lâché dans la fosse plus que déposé, et la pelleteuse recule bien satisfaite, puis on arrose trois nuits trois jours en continu le nouvel arrivant, à l’aide d’un tuyau d’arrosage enfoncé profondément en terre.
Retour au présent. Derrière l’arbre rescapé, de l’herbe, des ronces, et la cour de l’usine.
Derrière la cour, les rails du train Paris-Arras. Rumeur du train que personne ne remarque, sauf les rares visiteurs – flashback dans la chambre d’enfant, la nuit, le sommeil tête collée contre le mur, la petite fille entend un jeune tambour, un garçon qui avance, tout harnaché, synonyme d’une guerre quelque part (nous habitons rue de Verdun), il frappe sur son tambour, ratata, dans le lointain, puis ses gestes accélèrent, ratata, ratata, et se transforme en bruit du train maintenant sorti du mur (transformation). Retour au présent, qui lui non plus n’est pas présent, tout comme le bruit n’était pas un bruit de réalité.
Au-delà du cerisier, une montagne. Les camions apportent la ferraille. Font marche arrière, les bennes pivotent et laisse glisser leur marchandises (marchandise à bas prix, cela s’achète au poids, et tout sera fondu, c’est la leçon à en tirer, de voir tout disparaître). Un tout disparaître disparate. Une montagne de brics, de brocs. Comme un poème surréaliste. Il y a des machines à coudre et des baleines de parapluie (c’est possible), des tuyaux et des radiateurs en fonte qui datent de plus de quarante ans. Et les machines à coudre sont équipées de roues, ajourées, avec des entrelacs de feuilles d’acanthe, de feuilles de chêne, et sur leur corps, juste avant leur tête qui pique et qui coud, juste au-dessus de l’aiguille manquante, des lettres d’or. Singer. Des lettres d’or comme sur les volumes de Jules Verne.
Dans la montagne, il y a des mains qui ne travaillent plus, des familles entières de couseuses. Il y a des portemanteaux où ne s’accrochent plus des paletots. Des radiateurs où on ne vient plus coller les hanches. Il y a des intérieurs défaits, des entrées, des cuisines, des poêles, des marmites, et parfois des fragments de carrelage qui n’ont rien à faire là (tentatives avortées de mosaïque).
Postproduction : je suis allée à la mer tout à l’heure. J’ai vu, dans l’eau, un coquillage fossile. Un coquillage de pierre. La pierre est là, mais le coquillage n’y est plus. La pierre a pris sa place pour nous, pour que l’on se souvienne. Elle l’a fait tendrement, une pierre changée en doigts qui préservent le corps d’un oiseau, son corps devenu vide mais tout autant fragile. Mon plan séquence fait la même chose : il place ses doigts entre les images de tronc, d’herbe, de cuisine, de camions (caresser un fossile).
