#chroniques #05 | Barthes, Lispector et la robe blanche

1 | du monde

Fierté de l’homme qui soutient l’âme de la poésie
Fierté de l’homme qui soutient son acte de résistance

2 | le réel, le réel, encore le réel

Histoire de bénitiers

Il est un amoureux passionné, obsessionnel, maniaque. Il expose dans une pièce consacrée une petite armée immobile de bouches ouvertes, plus de cinq cents bouches ouvertes, une écriture, une véritable critique politique en actes ; cet anarchiste radical collectionne des bénitiers de chevet ; il les trouve en chinant dans des brocantes, des presbytères désacralisés, des greniers d’églises désaffectées, lors de ventes aux enchères ou chez des antiquaires peu regardants sur leurs provenances, des chapelles où il vole de petits ex-voto – on ne saura jamais combien de grâces, de guérisons, de naufrages évités, de vœux tenus par d’autres que lui sont ainsi passés d’un mur d’église à une étagère d’athée – deux fois par semaine il les nettoie avec religiosité un par un avec un chiffon doux, son corps trahit ce que son idéologie refuse, les toucher est interdit, lui seul a ce droit, il les caresse avec une délicatesse surprenante, les admire. Ses achats impulsifs, compulsifs, vont du bénitier ordinaire au beau spécimen ayant une valeur esthétique particulière, seule compte la relation charnelle, passionnelle, affective qu’il éprouve ; fascination esthétique, provocation, il détourne spolie la religiosité de l’objet dans son appartement où personne jamais, ne s’est signé. Il note sur un cahier la date de l’achat, le lieu, une description synthétique de l’objet, le nom des fabricants européens qu’il visite une fois par an, l’Espagne est prolifique — Bénitier de faïence blanche, la première brocante de Cahors, 1961. — Bénitier de plâtre peint, écaillé, Vierge à l’enfant, échangé contre un paquet de tabac gris à un chiffonnier de Lyon, 1963. — Bénitier de bois noirci, sans ornement identifiable, trouvé dans les décombres d’une maison, quartier de la Croix-Rousse, 1965. — Deux bénitiers identiques, faïence de Nevers, hérités d’une tante dévote, 1967. — Bénitier d’étain cabossé, ramassé un dimanche de grève, sur un marché aux puces désert, 1968. — Bénitier miniature, presque un dé à coudre, volé dans une chambre d’hôtel à Clermont-Ferrand, 1971. — Bénitier en forme de coquille Saint-Jacques, offert par un curé de retour de Compostelle. — Bénitier de porcelaine, un ange joufflu, gardé par principe, 1976. — Série de sept bénitiers rachetés à la veuve d’un autre collectionneur, 1979. — Bénitier fêlé, réparé au fil de fer, vendu par un Rom, 1983. — Bénitier de porcelaine, couleurs pastel, trouvé au bord d’une route de campagne, 1985. — Bénitier, faïence jaunie, acheté trois francs un jour de pluie. — Bénitier de marbre de Carrare, sculpté d’angelots, brocante de Lille, 1986. — Bénitier précieux en argent aux courbes parfaites, fabricant espagnol, 1987. — Bénitier sculpté, porté par un dragon en jade, en provenance de Chine, vendu par un marin de Saint-Malo, et tant d’autres. Le collectionneur est devenu sans le vouloir, le gardien malgré lui de dettes spirituelles qui ne sont pas les siennes, son don final au musée redistribue ces dettes anonymes à tout le monde, ou à personne. À sa mort, sa collection dépassait mille bénitiers.

Le voile léger de la haute-couture

Ma collection de robes haute couture, une transmission familiale, provient d’un atelier oranais crée en 1930 où règnent féminité, fluidité, taille marquée, coupe en biais. Les tissus sont de grande qualité importés de France, les modèles exclusifs, les patrons dessinés à la main, tout est sur mesure ils reproduisent a la perfection les vêtements de Coco Chanel, Jean Patou, Elsa Schiaparelli d’une élégance hollywoodienne réservés à une clientèle aristocratique aisée. En 1940-1945, le vêtement devient utilitaire coupe sobre, jupe plus courte, épaules carrées, le pantalon se démocratise, une mode de pénurie. En 1947, naissance du New Look de Dior taille cintrée à l’extrême, jupe très ample, silhouette de la femme en clepsydre. 1950 âge d’or de la haute couture, l’atelier fête le retour d’une clientèle très exigeante, jupes-corolles, jupons à crinoline, tailleurs structurés, chapeaux, toujours inspirés de grands couturiers ; chaque classe sociale aristocrate et bourgeoise a sa journée d’essayages pour ne pas se croiser. 1960, explosion de la jeunesse, minijupe Mary Quant est la créatrice styliste londonienne, elle popularise la minijupe dans sa boutique Bazaar à Chelsea au début des années 1960. Courrèges, créateur iconoclaste, introduit des matériaux inédits en haute couture, métal plastique et PVC jusque-là réservés au domaine militaire un véritable scandale pour les ateliers dits classiques. Les modes de consommation changent, la concurrence implacable, le prêt à porter haute couture, les chaînes de vêtements font leur apparition, les prix sont très compétitifs, l’atelier ferme en 1962. J’ai gardé certaines pièces, robe ou tailleur, par décennie, enveloppées dans leur papier de soie comme des reliques précieuses ; je les regarde avec nostalgie, les admire comme de véritables œuvres d’art, je porte parfois ces témoins silencieux d’une historicité et d’un savoir-faire disparu, inégalable.

3 | écrire avec Clarice Lispector

« […] Mais le charme des gens, c’est le côté où ils perdent les pédales. Le charme des gens, c’est le côté où ils ne savent plus très bien où ils en sont, ce n’est pas du tout le côté où ils sont sûrs d’eux. C’est le côté où ils se trompent, où ils perdent le fil. » G. Deleuze.

Perdre le fil, le contrôle, s’embrouiller, perdre le nord, quitter la ligne droite au sens bourgeois pour s’aventurer sur des chemins de traverse imprévus là où les repères s’effondrent, là où s’abandonne l’illusion d’un moi souverain là où la pensée magique trouve toute sa place offre des points d’ancrage vitaux pour tenir debout. Là, ces raisonnements magiques transforment le réel, bouclier de protection symbolique contre des esprits invisibles et nuisibles, ils permettent de se dégager de l’incertitude par un contrôle illusoire, de créer du lien communautaire, de transmettre une mémoire, de donner un sens au hasard. L’œil de sainte Lucie est une pensée magique très ancienne, où l’image – l’œil qui regarde – neutralise le mal par mimétisme. Dans cet univers la normalité s’accommode du doute on touche du bois « au cas où », c’est le « on ne sait jamais » des agnostiques. Est-ce normal de jeter du sel devant sa porte un soir de pleine lune ? Qu’est-ce que pourrait déclencher la répétition quotidienne de ce rite ? Un comportement pathologique, avec une angoisse insupportable qui pourrait mener à la schizophrénie? Quand les superstitions envahissent des heures entières d’une vie, on entre dans le registre du trouble obsessionnel-compulsif, la pensée magique remplace le réel. Le XXIe siècle a son mythe l’intelligence artificielle sorte de pensée magique oracle sans prêtre mais non sans croyants. Je me demande si ce qu’il faut redouter n’est pas tant l’avenir du défaut de lecture du présent, notre incapacité non à prévoir mais à déchiffrer ce qui déjà nous entoure. Un monde s’annonce, apocalyptique où la loi de l’écran a remplacé celle du sacré, où le pain et les jeux, cette vieille formule que l’on croyait morte, redevient système ; gouverner, désormais, c’est distraire. Le contrôle des masses, ségréguées sans le dire, trouve son terreau car là où le sens fait défaut, le mythe revient occuper la place vide, les croyances anciennes ne meurent jamais tout à fait elles attendent, portes toujours entrebâillées ; ce que nous appelons progrès n’est peut-être, une fois de plus, que le retour en majesté du refoulé.

Petit inventaire des superstitions

Pour lutter contre les mauvais esprits mettre sa culotte à l’envers.

Pour se protéger du mauvais œil porter un fil rouge dans son soutien-gorge, à gauche.

Pour ne rien oublier faire un nœud à son mouchoir.

Pour se protéger des énergies négatives et porter bonheur mettre des gousses d’ail dans sa poche.

Pour retrouver un objet perdu prier saint Antoine.

Pour les cas désespérés, les causes perdues prier sainte Rita.

Pour survivre aux crises économiques prier saint Judas Tadeus.

Pour fermer une porte aux mauvais esprits couvrir les miroirs de tulle noir le Vendredi saint en raison des frayeurs associées à la nature du miroir

Ramasser et jeter un miroir brisé cela apporterait sept ans de malheur.

Jeter du sel devant sa porte pour bloquer l’entrée des mauvaises vibrations , barrière de protection totale et purification.

Mettre du sel aux quatre points cardinaux de son logement même fonction de barrière et de purification.

Positionner un balai à l’envers derrière la porte d’entrée pour congédier et faire fuir les visites importunes.

Mettre le rameau d’olivier béni sous le crucifix pour protéger la maison, éloigner la foudre et les malheurs pendant l’année.

Porter l’œil de sainte Lucie il protège du mauvais œil et porte chance.

Accrocher un fer à cheval branches vers le haut pour « retenir » la chance et compter cinq trous, chiffre associé à la protection.

Porter un bijou en forme de piment rouge contre le mauvais œil ; il symbolise aussi virilité et fertilité.

Parler aux abeilles on informe la ruche membres à part entière du foyer des événements familiaux importants sous peine qu’elle se vide ou cesse de produire du miel etc.

4 | de soi-même, et d’écrire / Stanbrook/ notes

Le Stanbrook s’arrache du port d’Alicante. La plupart des passagers prennent le bateau pour la première fois, la plupart redoutent ce voyage, la plupart n’imaginent pas qu’une amertume accablante les attend, la plupart ne savent pas nager ; pas un bruit ne monte de cette foule agglutinée dans une seule et même respiration ; un silence solennel à peine troublé par le bruit des machines envahit l’atmosphère, mâchoires et poings serrés, larmes, pleurs silencieux, ils sont submergés par l’émotion. Ils laissent derrière eux leur foyer détruit, leurs compagnons de combat sans défense livrés à la haine des nationalistes, leur terre, leur langue, leur culture, leur pays, leur identité. La traversée est incertaine. Serrés, terrorisés, massés sur les ponts, les passerelles, dans les cales où les mères déshydratées n’ allaitent plus étouffant comme elles peuvent les cris de leurs nourrissons, de leurs petits, sales, sans changes, plongées dans une totale incompréhension. Presque plus d’eau, peu de nourriture, pas d’abri, toilettes inutilisables les flux des corps envahissent la cale irrespirable, les seaux manquent, certains se soulagent accrochés comme ils peuvent au bastingage quand ils y accèdent au risque de disparaître. Peur constante de chavirer, peur des mines maritimes contournées par les calculs et l’instinct du capitaine en pleine mer tous feux éteints protégé par le brouillard et la pluie de la nuit, les passagers se déplacent en blocs pour maintenir l’équilibre du bateau, résiliences dramatiques de l’exode.Aucun ne parle. Quelques chuchotements et le silence,

5 | Robe blanche

Je voulais une veste de smoking minimaliste doublée de soie rouge, au-dessus du genou, en crêpe blanc, col cranté avec revers de satin blanc, épaulettes larges une robe-smoking avec manches longues sans ornement à ligne droite. Sous l’œil de R. Barthes, cette robe inspirée du premier smoking d’Yves Saint Laurent se lit comme un chef-d’œuvre de subversion sociale et d’écriture de soi, acte de détournement politique fort. Le crêpe et le satin blanc évoquent pour certains, la pureté formelle, une élégance aristocratique ou bourgeoise totalement maîtrisée. Les épaulettes marquent le pouvoir et l’affirmation de soi dans l’espace public. Utilisation de la « langue » de la haute couture pour délivrer une « parole » d’indépendance radicale, celle d’une femme qui s’approprie les codes du pouvoir masculin ; la doublure de soie rouge invisible est l’infra-signe, la distinction sociale se niche désormais dans le caché. Je vivais ce vêtement comme une seconde peau, une création exclusive pensée pour moi, uniquement. la robe-smoking, pour C. Lispector est une simple robe de couleur blanche à la pureté oppressante, une domination un masque social parfait, une attente existentielle douloureuse, une violence intérieure cachée prête à exploser. La surface lisse et mate du tissu représente ce que la société exige des individus (la respectabilité, le calme), à l’inverse la soie rouge symbolise la dualité de son écriture à l’intériorité sauvage, les pulsations de la vie, le sang, le désir, la fureur d’exister.

A propos de Martine Lyne Clop

Professeure des écoles, mémoire Langage et la communication, pratique pédagogique Piaget et Montessori ; travail avec des enfants autistes, trisomiques 21, enfants ayant des difficultés de communication. DESS en droit privé. Master 1 en systèmes de management qualité. Ecole d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles master 1 en sécurité et risques industriels. Master 2 en audit social et GRH. Lectrice assidue attirée par l'écriture, je rencontre lors d'un atelier à Montpellier Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m'encourage à publier La barbarie des exils Editions L'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs. Participe depuis 2025 aux ateliers de Tiers Livre.

Un commentaire à propos de “#chroniques #05 | Barthes, Lispector et la robe blanche”

  1. subjuguée par l’exposition de « cinq cents bouches ouvertes » et la collection de bénitiers d’un anar. me suis demandé si la collection de robes était venue de la proposition vêtement. ravie par la lecture que ferait Barthes d’une robe-smocking. merci Martine.

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