#chroniques #07 | Transmuter

1| équation

Oui, inspire seulement Monde, Oui, expire seulement Monde, pousse seulement un Oui, Monde, respire, tu te réenfantes. Oui !

2 |Echappée

Supposons que l’IA me dise, non, me répète que je suis un idiot, je n’avais qu’à ne pas demander, j’aurais pu me suffire de mes propres soupçons, ce qui est vrai. Supposons que tout d’un coup, elle change d’avis, et me chante à tue-tête, à un volume inoubliable, que je suis incroyablement intelligent, ce qui est vrai, seulement, lorsque je suis, profondément, le monde. Le monde plongé dans le sommeil, ce qui est vrai quand je ne fais plus partie de sa fiction. Supposons que le monde ne soit qu’une fiction, ce qui est vrai sinon, il ne pourrait plus rien inventer. Supposons qu’on inverse les rôles, qu’on en fasse une loterie, que je me gave de certitude en gélule, faut prendre tes vitamines, ce qui est vrai. Supposons que ce qui est vrai ne soit plus qu’une fiction remâchée, digérée, tournée, retournée, congelée, réchauffée, servie chaude ce qui est vrai parce que ça brule tellement que je vais la poser là. Supposons que toute l’intelligence du monde seulement soit utilisée pour entretenir cette fiction parce que j’ai peur de la nuit pendant laquelle je suis incroyablement intelligent, c’est comme un cache-cache avec le jour, ce qui est vrai quand cela n’a plus du tout d’importance et qu’au lieu de parler de ce que je ne connais pas, je me mets à rire, ce qui est vrai quand je coupe le silence qui serait nécessaire à la réflexion. Supposons qu’après toutes ces suppositions, je me mette à cuisiner les idées afin de les faire dorées, de les mettre en barquette, de les glisser dans un joli emballage avec des couleurs qui flashent, pour les vendre à emporter, alors, je serai enfin le monde, seulement alors, je saurais ce qui est vrai.

3 | les pieds dans le plat

Les chaussures en plastique sur le sable, le vent des gens sur la plage, l’eau est encore un ennemi, le sel une nourriture, j’avale ma dose avant de reprendre ma respiration, j’ai tout craché, pas avancé d’un poil, repoussé par les vagues, à cet âge cette plage de vacances n’a pas encore de noms. Elle n’est qu’une destination de la maison à la plage, à 8000 kilomètres de mes habitudes, je sais qu’ici, il y a du chez moi, aussi.

Dans le jardin, où le ballon roule, les insultes ne se figent pas à cause de mon anglais déroutant. Après un repas amusant, mon camarade et moi en faisons voir toutes les couleurs à notre hôte, un gentil londonien, un trois pommes, qui comme nous aiment le football, il nous pousse, on le pousse. Mais pour plusieurs raisons, il a le dernier mot. Je vois toujours briller dans ses yeux la flamme de la victoire. Je n’oublierai jamais ce jardin que je ne saurais décrire.

La maison dans la cour de cette vieille célibataire à Los Angeles aurait pu changer mon destin. Si l’accent fort prononcé de la Texane ne m’avait fait peur. Ancrée dans sa pelouse, le regard qui tiraillait, elle m’a montré la chambre que j’occuperai gratuitement en échange de services. Il faisait beau, sur la plage, il y avait des animations, je me croyais dans un feuilleton. Je vais réfléchir, je lui ai dit. Elle n’a pas enlevé son chapeau.

On court, l’accent Russe est à moitié amusé, à moitié furieux, dans cette montagne de bateau, je me faufile pour trouver la sortie, dans ce port à Lorient, je suis monté sur un bateau, sur un coup de tête sans demander la permission. Alors je cours sur le bateau, et elle me suit, cette femme, en forme d’étoile. Je ne sais pas si c’est de l’anglais ou du français ou du Russe, mais je me faufile et je redescends sur le port. C’était époustouflant. Et puis, nous sommes montés sur la grue. Je sais qu’elle aussi s’en souvient.

Pour aller à Saint-Aubin, destination près du haras, juste à côté du golf, je préfère passer par Orly. Je fais toujours le même trajet, je prends la ligne 14. C’est d’un banal, je me plonge dans ma musique et je regarde les sacs, les valises, les lèvres qui bougent. Je descends et je monte jusqu’au bus vers Saint-Aubin. Je ne connais pas toutes les destinations possibles à partir de Orly. Je pourrais passer par Massy, ce serait même plus rapide, mais il me manquerait quelque chose, ce peut-être voyage que je ressens quand je descends à Orly et que j’attends le bus, calmement, avec le sentiment d’être au bon endroit. Presque comme si j’avais tout mon temps. Je préfère passer par Orly.

4 | et se prendre la porte

Sylvie lit Gilles ou Fréquences Fantômes (suite)

Elle enlève la casquette, la garde dans sa main. Elle ne regarde plus personne.

Elle s’assoit. Longue respiration. Elle remet la casquette. Elle reprend la lettre, mais d’une voix différente.

SYLVIE

Tous les soirs… mon père jouait avec moi.

Il me racontait des histoires.

Parfois, il me changeait…

Il me faisait tourner, faire des pirouettes…

la couche tombait.

« Reste-là, toi ! » qu’il disait.

Il faisait couler trop de produit.

On se foutait de lui, on l’appelait « Sans complexe ! »…

Mon père… il aimait rire.

Une tête de clown.

“Un jour t’auras un gros nez comme le mien.”

Les gosses comme moi, tu parles, on l’adorait.

Il nous coursait, en gueulant, en imitant des voix marrantes…

Et d’autres qui faisaient peur.

Il faisait des galipettes, se cachait, se déployait—

On aurait dit qu’il portait une cape !

Elle va boire un verre d’eau.

On hurlait !

SYLVIE

À coups de dérailleur.

À l’assaut des côtes.

Il les dévalait.

Les mains dans les couches.

Par-ci, par-là.

Et des tas d’histoires.

J’aurais bien aimé lui ressembler… un peu plus.

Il s’est vautré, comme on dit les gens.

Ceux chez qui il s’arrêtait quelques fois, mais sans rien boire.

Maman n’a pas lâché le travail tout de suite.

Pourquoi il aurait bu ?

Il avait rien à fêter.

— Qu’est-ce qu’il a, P’pa ?

Ils sont si tristes, les gens.

Parfois ils le cachent en disant des choses pires que les coups.

— Il est tombé.

C’était le même jour.

Le même jour où mon père avait ramené les fusils de grand-père.

Ils sont lourds.

C’est comme ça qu’il a perdu l’équilibre.

— Il a mal ?

— Mais non ! Tu connais ton père. Il se joue de tout.

— Mais, non, mon Gilou. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ton père t’a pas regardé bizarrement ? Pourquoi t’as des idées pareilles ?

Maman m’a tout appris à la maison.

Lui, il était presque toujours allongé.

Dans le jardin.

Sur un transat.

Moi, à côté.

Je lui lisais des histoires.

Il rigolait très peu, Papa, en fait.

Pendant tout ce temps, il a fait semblant.

Il aurait bien voulu avoir une fille, finalement.

5 | pour entrer dans le bal

Ce qui résiste au regard. Ce que j’ai trop souvent vu. Ce que cette rue sous tous les angles me fait ressentir. Ce que la retourner m’apporte. Ce que vivre la tête en bas ou au fil de l’incessante pirouette veut dire. Ce que secouer la terre fait comprendre. Ce qu’être irraisonnable quand les soupçons sont trop forts, que la gorge se serre, que la main rassurante se rapproche et que la bouillie fait corps à corps avec mes soupirs. Ce qu’aucune justification ne fait passer. Ce que nommer affirmer libère. Ce que tourner en rond clarifie. Ce que retrouver le nord nous fait raconter. Ce que l’envie, l’énergie, la joie, le moteur à turbine, à propulsion, le mouvement perpétuel, la force de Coriolis, le mouvement des étoiles, la greffe de composant électronique, le don de ses organes à la science, l’homme machine, la nanotechnologie, l’énergie atomique, fabrique dans mes neurones. Ce que l’assemblage mystique veut dire, le choix des composants, les alliages, la mécanique, le système nerveux, les illusions. Ce que la marmelade de la pensée me rappelle quand je me suis digéré, c’est de faire la vaisselle, de ranger la maison, d’inscrire les courses sur le frigidaire, de payer ses factures et quand je vois l’humanoïde le faire, je me dis que c’est drôlement bien d’avoir réussi cette transmutation. Ce que devenir veut dire. Ce qu’être guidé veut dire. Ce qu’être un programme veut dire. Ce que la préservation du système veut dire. C’est que l’équilibre veut dire. Ce qui est possible, mais c’est qu’il faut être créatif pour vivre à l’envers. Ce qui est comme une implosion.

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

2 commentaires à propos de “#chroniques #07 | Transmuter”

  1. Emportée par l’énergie qui circule et se ré-enfante comme le monde et nous met presque d’un seul souffle la tête en bas … et par ses souvenirs avec des accents et des kilomètres de distances

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