chroniques #07 | Si supposer suffisait

1 | DU MONDE

Si seulement notre monde, oui, si seulement.

2 | NE PAS DÉRANGER

Supposons qu’elle ne répondait pas parce que son téléphone était réglé sur « Ne pas déranger », ce qui est vrai. Supposons qu’elle ne consultait ses messages qu’une ou deux fois dans la journée, ce qui est vrai. Supposons aussi qu’elle ne puisse plus être aussi réactive, ce qui est vrai et que même lire les messages pouvait lui être pénible, ce qui est tout à fait vrai. Supposons que ses silences soient des voiles jetés sur ses souffrances, ce qui est vrai. Supposons que l’absence de réponses inquiétait celles et ceux qui la contactaient, à juste titre, ce qui est vrai. Supposons que quand je voyais qu’elle avait lu un message j’en étais heureux, même si elle n’y répondait pas, ce qui est vrai. Supposons qu’elle ait laissé passer un oh dans un souffle lorsqu’elle a vu ses enfants arriver dans sa chambre l’avant-dernier jour de sa vie, mais que cela n’a pas été saisi par le téléphone, ni en son, ni en image, ce qui est vrai. Supposons qu’à un moment il n’a plus été possible qu’elle lise ses messages, ce qui est vrai. Supposons alors qu’il ait fallu les lui lire à l’oreille, ce qui est vrai. Supposons qu’elle n’ait plus réagi, même aux messages lus, même à ceux venus des personnes les plus aimées d’elle, ce qui est vrai. Supposons qu’elle en ait tout de même entendu les mots et que ça l’ait apaisée, dans une profondeur d’elle-même qui nous était inaccessible mais d’où elle restait liée à nous, ce qui est vrai. Supposons que son téléphone ait accumulé de si nombreux messages dans les dernières heures qu’il n’aurait pas arrêté de sonner si le mode « Ne pas déranger », n’avait pas été activé, ce qui est vrai. Supposons qu’alors que j’écrivais ces lignes, l’application Photos a envoyé sur mon téléphone, dont la fonction « Ne pas déranger » n’était pas activée, une notification intitulée « Marie-Emmanuelle à la même date », ce qui est vrai.

3 |  DE QUOI TE SOUVIENS-TU DE ROME ?

Nous nous promenions dans Rome, au hasard, quand nous sommes tombés sur l’exposition « Edward Hopper ». En m’en souvenant, aujourd’hui, j’ai fait le lien entre la mort du peintre et ta naissance, la même année.

Nous étions dans l’ascenseur quand j’ai vu tes naries se pincer. L’homme sentait l’ail. Tu t’es tournée, a bloqué ta respiration jusqu’à ce que nous arrivions au rez-de-chaussée. Devant l’immense buffet du petit-déjeuner de l’hôtel romain où nous étions, nous l’avons revu. Dès le matin, il mangeait de l’ail, cru, qu’il arrosait d’huile d’olive.

Je ne me souviens pas où était le coiffeur où tu es allée le dernier jour que nous avons passé à Rome. Je me souviens simplement de la beauté que j’en ai vu sortir quand tu as franchi la porte pour me rejoindre sur le trottoir.

J’étais content de moi, de la surprise que ça allait te faire de tomber sur le forum romain, je ne m’attendais pas à ce que tu en pleures quand l’émotion devant tant de beauté t’as submergée.

Nous sommes tombés nez à nez avec S. Et N. à l’aéroport. Nous prenions le même avion pour Rome. Nous avons partagé un café en attendant l’avion et de bonnes bouteilles de bon vin que S. était allé chercher le soir où nous les avons rejoints.

Je me souviens de notre épuisement, le soir, en rentrant à l’hôtel, après avoir marché dans les rues de Rome bien plus que nous marchions quand nous étions en montagne.

Tu as eu la joie de te retrouver avec moi dans la Dolce Vita quand nous sommes arrivés à la Fontaine de Trévise, le soir et qu’il n’y avait presque personne. 

Je me souviens du ristretto que tu n’as pas pu boire, dans ce petit troquet romain et que j’ai bu, après le mien.

Tu te rappelles des rues où nous marchions, je les vois, colorées, vivantes, joyeuses comme tu l’étais, mais je ne sais plus du tout où nous étions dans Rome.

Nous avons un souvenir commun surprenant. Des années après, nous nous rappelions encore du code WIFI d’un bar de Rome, TottiTheKing, toi qui ne connaissait comme King que King Eric, Cantona, et encore, parce que tu as vu de Ken Loach Looking for Eric.

4 | CE QUI FLOTTE

Supposons que j’ai retrouvé le temps et que je mette à l’explorer, que je parvienne à le réordonner, je serais bien capable d’en faire quelque chose, ce qui n’est pas vrai. Supposons, par exemple, que je me serve des photos prises tout au long d’une vie partagée, je parviendrais bien à la raconter cette vie, dans tous ces détails, ce qui est loin d’être vrai. Supposons que je fabrique un calendrier de 365 jours, chaque jour serait illustré par des photos prises le même jour les années précédentes et complété par les photos de ces mêmes jours dans les années à venir, ce qui n’est pas vrai. Supposons qu’à partir de ce calendrier, je récolte et assemble toutes les traces possibles (lettres, messages SMS-messenger-WhatsApp, notes dans des carnets, emails…), je réaliserais un stock de données encyclopédiques qui pourrait contribuer à faire un livre, ce qui n’est pas vrai. Supposons pourtant que les souvenirs, même ceux qui s’estompent déjà pourraient ne pas s’effacer, ce qui n’est pas vrai. Supposons aussi que l’envie de les reconstituer puisse être alimentée par la possibilité de les inventer, ce qui n’est pas vrai. Supposons toujours que les promesses du passé seront les regrets de demain, ce qui n’est pas vrai. Supposons que la notification « Marie-Emmanuelle à la même date » sur mon smartphone, alors que j’écrivais ces mots ne m’a pas été étonné, ce qui est complètement faux. Supposons aussi que tu puisses lire les lettres que je continue à t’écrire, ce qui n’est pas vrai. Supposons, de même, que les SMS de 11h11 te parviennent toujours, même sans notification car ton téléphone est sur « Ne plus jamais déranger », ce qui n’est pas vrai. Supposons que je cesse de mélanger les dates que je connais par coeur, par exemple en commentant une photo de toi souriante d’il y a un an, prise six mois avant que ton corps ne termine sa vie, et dire qu’elle a six mois cette photo, ce qui signifie que je l’aurais prise le lendemain de ta mort, ce qui ne peut pas être vrai. Supposons que je retrouve le temps – perdu depuis je sais exactement quand et où – je pourrais peut-être conjuguer correctement le futur intérieur, et faire des plans sur la comète où tu navigues, ce qui n’est pas vrai. Supposons que circulent les courants entre les îles de l’archipel, que les haltes dans les criques accueillantes rassemblent les sourires et les envies venues de toi, cela pourrait donner une croisière à effacer les chagrins, ce qui n’est pas forcément vrai. Supposons que l’on puisse voir ce qui flotte dans les eaux comme ce qui flotte dans les airs et qu’on te voit vieillir parmi tout ça, ce qui n’est pas vrai. Supposons, enfin que tu me regardes, depuis quelque part, je ne sais où mais je sais depuis quand, et que tu souries à me voir parvenir à écrire, à rassembler de façon cohérente tous les fragments qui ont fait notre vie, à en fabriquer des livres qui se répondent, des textes qui se croisent, des poèmes sans fin que je parviendrais à boucler, ce qui n’est pas vrai. Supposons que supposer suffise à satisfaire, ce qui est faux.

5 | CE QUE ÇA FAIT CE QUI MANQUE

ce que l’on garde en soi quand il n’y a plus personne qui remonte le chemin dans ce paysage
ce que ça fait, ce ciel
ce qui fait qu’on se demande pour qui trancher le pain désormais
ce qu’a bien pu devenir ce mug
ce qui donne envie de reprendre la route
ce que cherchent les tournesols depuis que tu es partie
ce que nous dit la lune
ce que c’est que des fleurs
ce que rappellent les mots sur le mur dans les escaliers

et puis

ce qu’il reste

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