
1| Le Je de Clarissa
Relecture estivale et transversale de Mrs Dalloway
Et elle ne pourrait pas dire de Peter ni d’elle-même : je suis ceci, je suis cela.
Si je suis là, fixé, enraciné au sol, il y a une raison. Mais laquelle ?
Je suis seule ! Seule !
Je suis un raté, ce qui est vrai dans leur sens, le sens des Dalloways.
Je suis venu en Angleterre pour consulter mes avocats au sujet du divorce.
Je suis seule pour toujours.
(Avec vous, je m’amuse, mais avec Richard Dalloway,) je suis de cœur.
J’étais mort et cependant je suis en vie, maintenant, mais laissez-moi me reposer encore.
Je suis si malheureuse, Septimus !
Je suis si malheureuse.
Je suis laide, je suis malheureuse.
Je suis venu en ami.
Je suis descendue dans Victoria Street, presque à sa porte.
Je suis venue sans invitation.
2| Sagaces
C’est toujours extrêmement compliqué de la joindre. Non, je mens, de nous joindre, de nous rejoindre. Ce n’est pas que l’envie fasse défaut. Pourtant. Mais il faut à chaque fois en passer par trois appels en absence, qui se croisent et plusieurs messages vocaux et écrits pour nous confirmer l’un à l’autre que nous n’avons pas décroché. Et pourquoi. Ces justifications m’ont toujours agacé. Quand elle a enfin décroché au moment où j’appelais, je le lui ai dit. Elle était sur le point de me dire encore un coup pourquoi les autres tentatives avaient échoué et je lui ai coupé l’herbe sous le pied. Je pensais que nous devions arrêter avec ces justifications et nous parler. Ne pas perdre de temps à ça et nous parler. Elle n’a plus rien dit. Je ne suis pas arrivé à retrouver ce que je voulais lui raconter. J’ai oublié dans la foulée la question que je devais absolument lui poser avant mardi. Je me souvenais seulement de la date butoir. Elle a commencé à me poser des questions pour m’aider à retrouver la question. Comme quand j’étais gosse et que j’avais perdu une moufle, ou, plus récemment, mon téléphone. Elle m’a demandé quand j’avais pensé à l’appeler pour lui poser cette question. Dans quel endroit j’étais quand la question était apparue pour la première fois. Je n’arrivais à rien parce qu’au lieu de chercher, je lui disais que la date devait forcément lui rappeler quelque chose. Mardi. Elle n’a pas cherché là où je voulais, elle ne cherche jamais là où je lui indique, toujours plus maline, elle s’est lancée dans de libres associations. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés quelques mois plus tard à l’Abbaye de Maredsou. Mais ce jour-là, au téléphone, il y a eu de grands blancs et quand j’ai raccroché, j’ai regretté qu’elle ne m’ait pas détaillé comme à l’ordinaire les raisons pour lesquelles elle avait manqué mes appels. Elle m’a rappelé quelques minutes plus tard, ce qui n’est pas dans nos habitudes. On s’appelle, on se rate, on finit par s’avoir, on se parle longtemps et puis après plus pendant trois semaines. Au moins. J’ai décroché immédiatement, alors que ce n’était vraiment pas le moment. Je conduisais, il pleuvait, la nuit tombait sur l’autoroute… Elle m’a dit qu’il fallait absolument qu’elle m’explique ce qu’elle était en train de faire le matin même à 9 h 38 quand elle avait manqué mon deuxième appel. C’était mieux comme ça.
4| Quand j’écris ?
Quand me taraude le désir
D’écrire j’écris davantage
Qu’en écrivant…
Ainsi trop souvent
L’inscription fait mine
D’être à la pointe de l’écrit.
De toutes mes lignes
Je préfère celle
Qui n’a pas encore attrapé
Le moindre poisson
La moindre godasse
La ligne qui flotte
Sur l’eau des pensées
Tantôt vaseuse, tantôt claire
in Journal d’un Mot An VI à paraître à la Noël
5| Chaque jour en voyage, il fait du voyage sa demeure
Je ne suis pas sûre d’avoir le temps de traiter la proposition de Clarence. Elle me ramène pourtant à une forme dont la perspective a illuminé mon été : le haïbun. Mélange de prose et de haïku, dont La Sente étroite du Bout-du-Monde (奥の細道 / おくのほそ道, Oku no hosomichi), du poète japonais Matsuo Bashō (1644-1694) est le premier exemple répertorié. C’est un journal de voyage qui est devenu un pèlerinage. Le titre est parfois traduit L’Étroit Chemin du fond, Sur le chemin étroit du Nord profond ou encore Le Chemin étroit vers les contrées du Nord. Je suis dans l’assemblage de l’année VI du Journal d’un Mot et je constate que les formes poèmes y sont plus nombreuses. De plus en plus nombreuses au fil des éditions. Si je me considère comme une dramaturge professionnelle, pour ce qui est des toutes les autres formes, poésie, roman, nouvelle, je me tiens du côté des amateurs… L’accès à la voix lyrique m’est facilité par mon travail : la quasi-totalité du répertoire chanté est versifiée. C’est par facilité d’ailleurs que je note certains instants en vers. J’ai l’outil sous la main, ça va vite et je me dis toujours que je conserve ainsi une miniature quelque chose que je développerai ultérieurement dans la prose. Mes poèmes sont des croquis, des études. Ils ne sont pas destinés à être recueillis. Je songe à présent, depuis la découverte de La Sente… à les utiliser en clôture un texte qui les aura précédés. S’invite alors l’exemple parallèle de Jaccottet dans Paysage avec Figures absentes, qui m’intimide beaucoup. Ça fait partie de ces livres au sujet desquels je me dis régulièrement : pose ton stylo et va lire plutôt. Pourtant, Jaccottet par son exigence et la richesse de sa relation à la forme est aussi un formidable incitateur. Il donne envie d’expérimenter, c’est-à-dire de vivre. Or pour vivre, il faut ouvrir les placards qui renferment les présupposés et regarder dans le blanc des yeux les moutons présumés loups cachés sous le lit.
Reprenons. Le poème qui ferme chacun des chapitres de Paysages avec Figures absentes est à première vue terrifiant de perfection. En effet, tout au long du texte qui le précède, Jaccottet propose d’autres poèmes possibles, qu’il renonce les uns après les autres, en explicitant cette mise à l’écart (par toujours plus d’intégrité poétique). Je ne m’y ferai jamais : à chaque lecture, je suis effarée, courroucée, en proie à là forme de panique qu’on éprouverait en le voyant mettre le feu à son œuvre. Je sais qu’il ne détruit pas vraiment ses « essais » : ils sont imprimés sous mes yeux. Pourtant, le sentiment est bien là, d’être une nécessiteuse, tandis que ce nantis jette l’or par la fenêtre. J’ai écrit que le poème auquel il aboutissait en fin de chapitre était » à première vue terrifiant de perfection », il l’est tout autant à la dixième ou la ixième lecture. Le temps ne fait rien à l’affaire et si l’on veut changer de paradigme, alors il faut mettre ses pas dans ceux du poète et lire son cheminement au lieu de se laisser balader.
j’ai tellement aimé le 4 qui donne envie vraiment de découvrir la suite …
Merci pour cet encouragement, salutaire en ce jour de rentrée.
Bravo pour le remake Dalloway !
et la métaphore de la pêche à la ligne pour l’écriture : superbe … quelquefois bredouille
beaucoup aimé cette métaphore également, surtout l’idée d’attraper un poisson ou une godasse
Oui moi aussi j’ai beaucoup tout aimé Emmanuelle, c’était si joli cette lecture du matin, merci et bonne journée.