— qu’elle était tout le temps à se rendre disponible, s’oubliant la plupart du temps dans l’agitation intérieure des autres, des angoisses lâchées en fin de phrases et avalées à grandes goulées, respirées dans les gestes, aimantées à son esprit bien malgré elle, qu’elle était toujours occupée même quand elle était assise et semblait ne rien faire, que déjà à l’intérieure elle prévoyait, anticipait, qu’elle cherchait comment polir, absorber toute cette électricité autour pour faire tenir l’ensemble, pour continuer le chemin commencé et protéger de cette manière les plus fragiles, qu’elle ne se rendait pas compte qu’elle ne les protégeait pas, que l’électricité dans l’air et les mots lance-pierre tombaient sur tout le monde, que les petits voyaient bien qu’elle faisait ce qu’elle pouvait, mais lui reprocherait bien plus tard, une fois adulte de n’être pas partie ;
— et surtout qu’elle n’avait jamais pensé un seul instant (mais à l’époque, elle n’en avait ni la force ni le temps) aux conséquences, eut-elle mieux fait de provoquer esclandre et colères au risque de se briser, d’affronter les héritages bancals des non-dits, qu’elle était trop bancale elle-même pour s’embarquer dans un naufrage pareil, que longtemps elle a gardé la peur au ventre, même la nuit à dormir en chien de fusil tout près, le cœur toujours en alerte, qu’elle pensait avoir bien choisi pourtant, mais qu’il est des choses que l’on ne peut comprendre qu’avec le temps, beaucoup trop de temps se disait-elle maintenant qu’elle entrait dans la vieillerie ;
— de même que ce n’est que longtemps après la mort des parents qu’elle avait compris l’attachement qu’il avait l’un pour l’autre, quand le curé qui lui avait dit que c’était une façon pour eux de continuer à être ensemble, que c’était une preuve de leur amour, si la mère n’avait pas choisi le curé, mais l’imam, la baptisée, la confirmée, la roumia comme l’appelait la famille loin là-bas, la famille qu’elle ne connaissait pas vraiment, que jamais elle n’avait pensé un instant que ses parents puissent s’aimer d’amour, car l’amour avait été faussement raconté (elle pourrait en dire autant de la liberté, de la fraternité et de l’égalité vendue à l’école et démentie par la vie), donc que l’amour avait été dit avec des mots de pacotille, parfumés de VHS, images animées et colorées à la gouache de prince charmant, et qu’elle savait qu’elle avait choisi en fonction de ce qu’elle vivait à ce moment-là, seule à étudier, seule à travailler, sans personne sur qui compter, qu’elle avait choisi un qui pourrait plaire au père si un jour le fossé creusé se comblait et que la parole revenait, qu’un choix respecté qu’elle avait peur d’avoir fait faux pour la suite, mais qu’ensuite elle ne pourrait jamais plus défaire, car elle était d’une fidélité de chienne malgré les orages ;
— qu’alors c’est la vie qui lui avait dit l’amour, le vrai celui qui passe les années, dépasse les liens du sang, accompagne au bord du trou celles et ceux qui ont accompagné e s si longtemps, mais toujours parti e s trop tôt (parti e s trop tôt quand c’est elle qui reste), que ces pertes l’avaient fracassée et qu’elle avait remonté la pente, tenue bon malgré les entrailles qui lui faisaient des noeuds brulants à l’intérieur;
— et puis qu’elle avait découvert l’attachement fabriqué discrètement, l’attachement qui avait levé avec les années se comptant par dizaines maintenant, une autre forme d’amour qu’elle ne connaissait pas, un amour chaud et prévenant qu’elle n’avait pas imaginé, un amour qui surprenait la jeune fille vivant encore en elle qui parfois faisait remonter d’anciennes amertumes, qu’elle se disait à l’intérieur qu’elle aurait aimé rencontré cela plus tôt, mais que les années vont à leur vitesse, et qu’il lui avait fallu toute une vie pour le découvrir ;
« d’une fidélité de chienne malgré les orages », terribles mots, terrible image – dire énormément en une poignée de mots. Très fort.