#chroniques #08 | comme si

1.   Si triste

Je suis si triste que je ne pleure pas.

2.   Il me dit

Il me dit qu’il n’est pas sûr d’avoir parqué sa voiture au bon endroit, à cause de travaux, et en effet, ce n’est pas là qu’il fallait parquer. Puis il me pose cette question si banale d’ordinaire : comment vas-tu ? Ma réponse ne surprend pas et bien il me demande aussi pour les filles puis m’écoute, est d’accord avec moi, compatis, je crois. Il faut commencer le cours. Il a bien travaillé, sauf ce passage délicat. Il joue puis il dit avant moi ce qui ne va pas. Il réessaie, parfois secoue la tête, ne s’énerve pas encore. Il s’améliore. Il plaisante. Je ris. Puis la poule chante et il ne reste que les derniers mots à dire. Il me dit en me tendant une enveloppe qu’il m’a écrit quelque chose, quelque de plus développé que dans la première carte, mais je n’ai pas le temps de lire, pas le courage non plus, et il s’en va, en me disant à la semaine prochaine. Il ne rajoute rien mais je vois qu’il a pensé quelque chose : courage ou tiens bon ou je suis avec toi. Il a dit à moment donné que si j’avais besoin de quoi que ce soit il était là. Je sais. Mais de quoi a-t-il besoin, lui, il peine à le formuler.

3.   Comme si

Elle fait comme si c’était un jour ordinaire, la rentrée des classes, les filles qui vont à l’école, elle fait comme si la petite se réjouissait d’apprendre à lire et les grandes de revoir les copines, elle fait comme si ce sourire n’était pas un sourire forcé, elle fait comme si ça avait de l’importance, le cartable, les crayons, les vêtements, elle fait comme si elle était organisée, comme si elle savait quel jour la gym pour quelle fille, quel après-midi congé, quel soir le cours de cornet, elle fait comme si sur des roulettes, elle fait comme les grandes vacances c’était formidable on a dansé sur le pont, à Avignon, elle fait comme s’il n’y avait pas tous ces rendez-vous à la banque pour l’appartement à vider, elle fait comme si l’argent n’était pas bloqué, elle fait comme si ça va aller tu vas tenir le coup tu es forte, elle fait comme si les filles avait compris, elle fait comme si les filles n’avaient pas compris, elle fait comme si ça ne changeait rien pour les filles, elle fait comme si tous ces mots gentils elle y croyait, elle fait comme si du temps elle en trouvera, elle fait comme si, comme on dit, de rien n’était, elle fait comme si dans la tête la même image  ne revenait pas sans cesse, elle fait comme si cette image n’était pas brutale, abjecte, insupportable, elle fait comme si elle n’était pas en colère contre lui, contre elle-même, contre les psys, contre les curés, contre le monde entier, elle fait comme si la musique la calmait, elle fait comme elle n’avait pas soudain vieilli de dix ans, elle fait comme si elle n’était pas désormais seule, toute seule, malgré les filles, malgré les cartes, malgré les je suis de tout cœur avec toi, si je peux faire quoi que ce soit pour t’aider n’hésite pas, elle fait comme si oui elle n’hésitera pas, elle appellera, ça ne la gênera pas, elle fait comme si elle ne l’avait jamais aimé, elle fait comme si elle comprenait quelque chose à tout ça, elle fait comme si la peur disparaissait comme ça, d’un coup de baguette magique, elle fait comme si on pouvait remonter le temps, elle fait comme si on était avant de mercredi-là, elle fait comme si tous les deux week-ends elle amenait les filles chez leur papa, elle fait comme si leur papa, aux filles, ne s’était pas tiré une balle dans la tête.

4.   Roman photos : journal d’écriture

Des photos de montagnes, enfin. Retour de Marie-Anne. Notre homme renonce à la solitude (en écho à la rentrée, sans doute, je fais de même) et voilà l’ami Jacques (c’est un personnage de roman, l’ami Jacques, de toute évidence).

Qu’est-ce qui s’écrit quand je n’écris pas ? Une image surgit, qui s’impose. Elle occupe ma cervelle. Il faut que j’écrive. C’est rare, d’où l’impulsion par les photos, mais parfois c’est impérieux : cette petite fille en noir assise sur un muret près de l’église, je dois écrire sur elle, je dois tenter de l’approcher sans lui faire de mal, je dois la décrire mais de loin, cette petite fille en noir, il faut que je tente l’impossible, que je me mette à sa place. L’écriture ne surgit pas encore. Elle s’élabore dans l’insomnie. Puis elle est là, elle n’attend plus que moi pour que quelque chose s’écrive. Est-ce que l’écriture effacera cette image de la petite fille en noir ? Non. Elle la transformera.

5.   Rentrée scolaire

Je commence à en avoir l’habitude. Je parle. Ils écoutent. Je me présente. Ils se présentent. Je leur dis que si j’étais un héros, je serais Don Quichotte. Ils me disent que leur héroïne, c’est leur maman. Je parle. Ils écoutent déjà un peu moins. Ils sont nombreux. J’essaie de me rappeler le nom de chacun, de fixer leur visage dans mon esprit, mais ils ne sont pour le moment qu’une masse indistincte, une classe qui porte un numéro, avec des filles et des garçons, des ordinateurs et des tablettes, des mains qui se lèvent, des voix qui posent des questions. Il y en a une qui a vingt-six ans. Elle est plus âgée que les autres. Il y en a deux dont le héros est Chandler Bing. Celle-ci c’est la sœur de… Elle confirme. Elles sont, ils sont aussi, la petite bande de Balbec, des êtres mystérieux qui ne se distinguent pas encore les uns des autres, des êtres indistincts et mêlés qui révéleront bientôt leur individualité. Déjà je les démêle, essaie de ne pas confondre Noa et Noé, Serena, Solène et Siléna, mais c’est trop tôt, ils sont trop nombreux et je suis trop seul. Le charme se rompra. C’est la rentrée. Je ne suis plus sur la plage.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site a href="https://www.lie-tes-ratures.com/">lie tes ratures mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : fribourgs.com. Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures.

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