#chroniques #06 | la main à la patte

1 – du monde
Les plantes qui s’élèvent à travers le goudron ont la force qu’il faudrait pour faire changer le monde 

2 – manger ou être mangé
Manger les pissenlits par la racine – manger son pain blanc – mangé aux vers – mangé aux mites – inviter à manger – manger ensemble – avoir les voisins à manger – manger du lion – manger de la vache enragée – faire manger le champ du haut – manger dans la main – manger pour vivre, vivre pour manger – toute une vie à manger – manger trois fois par jour, environ – et pour finir encore ces pissenlits à manger par la racine. Une vie à manger et puis manger encore de l’autre côté de la vie

3 – un fil à la patte
C’est un peu comme si ça venait d’un autre monde. Un monde dans lequel on n’aurait pas les connaissances, pas les outils, pas les moyens de comprendre, de faire avec, pas les moyens de s’en sortir. Pas les moyens non plus d’expliquer le problème, pas la langue, pas les mots, pas la possibilité de dire. Alors ne reste plus qu’à parler par les yeux, avec le corps, avec les gestes que tout le monde comprend, parce qu’on peut se comprendre, comprendre l’importance de ce qui se passe juste là, même sans avoir les mots
Tenter de s’envoler, de partir, de fuir et être retenue par un fil à la patte. Tout le monde comprend la chute, l’entrave, cette idée du fil à la patte, l’envol interrompu. L’oiseau retenu là par un bout de filet de pêche n’a pas l’outil qu’il faut pour pouvoir se libérer mais il comprend très vite que la lame du couteau vient pour le libérer, pas pour le dépecer
Alors l’oiseau, une fois le lien coupé, va secouer sa patte, enlever les derniers bout du filin de nylon bleu coincés entre ses doigts. Et une fois dans les airs, je n’aurai plus qu’à virer, me pencher sur mon aile pour jeter un regard à celle qui me regarde, un couteau à la main et qui est moi aussi puisqu’elle me suit des yeux

4 – les mots à la patte
Dans l’idéal, ce serait comme une photo mais faite avec des mots. On choisirait le cadre et on resterait devant, à observer, à bien observer, les détails, les liens des parties entre elles, les parties avec le tout, les couleurs, les bruits, les odeurs, les passages éphémères, un oiseau, une personne, un insecte, une voiture, un avion et sa trace au milieu des nuages, ou pour du plus petit, s’approcher du sujet et puis tourner autour, les pétales et les feuilles, les poils sur la tige, et puis les feuilles entre elles. Pour l’instant regarder, rien n’est encore écrit, on se fait juste une idée. Parfois on se laisse aller à prendre une photo, elle sera une aide précieuse pour pouvoir bien décrire, pour se laisser le temps sans se faire influencer par les changements de lumière, par autre chose à faire. Et parfois surtout pas, surtout pas de photo pour garder le contact, pour rester sur le vif, pour rester dans l’ambiance et pour ne pas tomber dans la facilité du triangle infernal, rajouter une photo entre le sujet et soi. Et viendra le moment d’aller farfouiller loin dans son vocabulaire comme on choisit le crayon pour se mettre au dessin. Se rapprocher de la feuille, en haut ? en bas ? au milieu ? Pour le côté pratique, commencer par la gauche pour ne pas faire baver le dessin déjà fait en y posant la main pour dessiner la suite, comme on écrit aussi de la gauche vers la droite. Mais les aides matérielles ne sont pas très nombreuses, on en a vite fait le tour et il faudrait s’y mettre, s’y mettre pour de varia, commencer à taper ou poser le crayon sur le blanc de la feuille. Maintenant le choix du cadre. Le paysage entier ou juste un petit détail, les ailes d’un papillon, le papillon en entier ou toute la montagne ? Les premiers mots sont là, juste sur le bout des doigts mais on n’ose quand même pas, encore tant de choix à faire, le pronom, le prénom, nommer ou ne pas nommer, car même pour une plante, on hésite parfois pour éviter, on se dit, de tomber facilement dans le traité botanique dans la démonstration, l’étalage de science, pourtant les mots sont là, ils sont les plus précis, bractées et capitules, feuilles composées, alternes et tout ce qui vient après quand on dit les couleurs, les textures et les formes. Alors on se dit tant pis, on a peur de périr sous toutes ces questions, on se lance et tant pis. Mais dès la deuxième phrase, on va vite se rendre compte qu’on est toute empêtrée dans ces choix qu’on a fait sans y penser vraiment quand il s’agissait juste de faire le portrait de l’arbre qui pousse là juste en face de la fenêtre, se rendre compte au bout de la ligne qu’on a déjà perdu un bon bout de liberté, que dès les premiers mots on s’est tout de suite mis comme un fil à la patte

5 – phrases-Lego
L’arbre de la forêt
Les feuilles de l’arbre de la forêt
Le tas des feuilles de l’arbre de la forêt
La hauteur du tas des feuilles de l’arbre de la forêt
Le double de la hauteur du tas des feuilles de l’arbre de la forêt
L’histoire du double de la hauteur du tas de feuilles de l’arbre
Le début de l’histoire du double de la hauteur du tas de feuilles

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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