#chronique #07 | c’est la fin des vacances

1 – le monde
Dire oui à la nature du monde, à sa nature seulement

2 – la vue et le toucher
Depuis pas mal de temps, le téléphone ne sonne plus. Ne plus le laisser sonner, appuyer sur l’icone des trois petits arcs de cercle barrés d’un trait oblique. Silencieux. Silence. Pas de bruit. Un appel pour les yeux tant qu’ils seront ouverts avec un écran noir, un nom, un numéro et puis deux gros boutons, un rouge et puis un vert, un à droite, un à gauche pour ceux qui ont du mal avec les couleurs, une croix pour refuser, un antique combiné pour accepter l’appel. Autre façon de savoir que quelqu’un veut nous parler, utiliser le toucher, le mouvement sur la peau, faire vibrer le téléphone comme une guêpe énervée qui se retrouverait piégée dans le gros pot de confiture. On le sait que ce n’est pas une guêpe, les pattes ou même les ailes ce ne serait pas pareil, une surface plus petite, plus proche de la chatouille que de l’oscillation. Là tout le téléphone vibre, un tremblement de faire, tremblement de façon de faire.

3 – Islay siffle
En arrivant sur l’île par le ferry, on tourne à droite et tous les kilomètres, il y a une distillerie.
Le vent est si constant qu’il n’y a que très peu d’arbres, et que ces arbres poussent tordus, torturés et difformes les branches en coudes multiples, résultat des questions du vent qui interroge, qui change de direction à chaque nouvelle question
Les maisons sont basses, blanches toits noirs, une cheminée de chaque côté. La peinture blanche souligne la forme des pierres. Quand les maisons ne sont plus blanches, elles ne sont plus des maisons, elles deviennent des ruines
La météo désespère. Le vent siffle dans tout ce qu’il trouve, du vent, toujours du vent, qui souffle, siffle, qui vous abruti, vous empli les oreilles puis vous emplit la tête de tous ses sifflements. D’où, sûrement, l’expression, siffler une bouteille. 
Les bouteilles de whisky ont toutes une forme, une couleur, un bouchon différent. Les étiquettes disent les noms, les années, les cuvées spéciales. On les reconnait aussi au goût. Et à l’odeur.
La mer est bleue, elle est aussi verte, mais toujours sombre
Le dedans des Écossais est sombre. Leur dehors est plus clair. Mais parfois c’est l’inverse
La musique des Écossais siffle. Presque autant que le vent. Petite flute, violon, sorte d’accordéon, des instruments qui sifflent ou qui sont pleins de vent
Dans les églises il fait humide et froid, un froid de peur, de guerre et de malheur. La pierre ne garde les statues que des guerriers vainqueurs. Jamais de statues de femmes, elles qui ont fait les hommes dont on fait les statues. De toutes façons la pierre grise ne leur rendrait pas hommage, il nous faudrait attendre des décennies de lichens pour rendre les couleurs de leurs robes, les couleurs de leurs joues malmenées par le vent autant que par les larmes.
La forme de l’ile vue d’en haut est celle d’une pince de crabe, elle va vous attraper et ne plus vous lâcher. Vous ne saurez jamais comment a fait ce crabe pour vous retenir autant

4 – la recette
Supposons que ce soit la bonne méthode. Enfin la bonne méthode. Parce qu’on a en a déjà essayé beaucoup, des recettes, des méthodes, des techniques, des procédés, des démarches, des dispositifs, des systèmes, des règles, des trucs, des moyens infaillibles, des protocoles scientifiques ou presque déposé par des autres sur le piédestal de la solution miracle à tous les maux de qui écrit. Beaucoup, pour ne pas dire plein, pour ne pas dire trop. On a essayé d’écrire le matin, le soir en buvant du café comme Balzac, sur du papier, avec une plume ou un crayon ou bien un bic cristal, sur la clavier ou en dictée au téléphone, deux heures de suite sans arrêter, 1500 signes ou bien deux pages, sans manger avant, en buvant du thé noir, en buvant du thé vert, tôt le matin, avant le soleil, après la sieste, avant la sieste, dans une pièce dédiée, une pièce vide avec juste une table et une chaise (pas possible chez moi, ça, la pièce vide) sur une table dite bureau avec rien d’autre que le clavier ou le papier ou entouré d’objets fétiches indispensables, de livres fétiches indispensables, avec un chien, avec un chat, de la musique ou du silence (pas facile le silence, avec un casque, peut-être ?), au café dans le brouhaha, avec des gens, oui, mais au calme, dans une église, dans une bibliothèque, changer de bibliothèque, dans la forêt, aller se poser sur un tronc d’arbre tombé, oui mais que faire les jours de pluie et puis les fesses toujours mouillées et les oiseaux, les animaux et les insectes, les mouches et les moustiques et puis le voisin qui passe par là en allant aux champignons et puis l’envie d’y aller aussi, aux champignons, au bord de l’eau , d’un petit ruisseau, face à la mer, dans la montagne, dans la forêt, marcher avant, marcher après, marcher pendant, les exercices de mise en jambe pour la cervelle, respirer fort et très lentement, fermer les yeux ou regarder loin. Et j’en oublie sûrement plein. Chez moi ça marche au moins une fois, voire plusieurs fois mais pas tout le temps pas dans le long terme. Les recettes s’usent, la tarte aux pommes avec la recette de Mamie, elle est parfaite, je vous l’accorde, oui mais quand même, pas tous les jours. Alors la solution, c’est peut-être, pas de solution ou simplement pas dans l’unicité de cette fameuse solution. Pas dans la durée, pas dans l’éternité. Changer de recette de temps en temps, quand vient l’usure ou la fatigue, l’ennui, la rouille, l’automatisme, les mélanger tout en gardant bien dans l’idée d’écrire souvent, d’écrire partout, d’écrire tout le temps, ce serait ça l’idée, enfin, mon idée. Comme disait Mémé Léone (dont la tarte aux pommes n’avait jamais le même goût) : je fais à mon idée

5 – l’abri
Ce que tu vois de la montagne sous le soleil n’aura pas le même visage sous la pluie
Ce que ce paysage t’apporte n’est pas sur la photo
Ce que le chemin traverse pour arriver ici
Ce qui a poussé à la construction de l’abri n’est pas sur la photo
Ce qui questionne sur la santé des sapins avec ce squelette d’arbre
Ce que sont les liens entre la montagne et ceux qui y vivent
Ce que sont les liens entre la montagne et ceux qui en vivent
Ce qui reste de place à la montagne elle-même quand elle est exploitée
Ce qu’il y a dans la vallée entre ces deux montagnes
Ce qui est resté hors-champ
Ce qu’on voit de ce paysage quand les nuages sont bas et qu’on est au-dessus
Ce qu’on voit de ce paysage quand les nuages sont bas et qu’on est dans le brouillard
Ce qu’on voit de ce paysage la nuit sous les étoiles
Ce qu’on voit de cet endroit des restes oubliés et de l’herbe couchée après une nuit de bivouac
Ce qu’est le soulagement de trouver dans l’abri deux lits une table des chaises et puis surtout le poêle et une pile de bois sec
Ce que l’on pense des pensées de qui est resté là, mains tendues vers le poêle
Ce que l’on sait de qui a gravé au couteau un nom et une date dans le bois de la porte
Ce que vous savez de moi qui ai pris la photo et vous raconte tout ça

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

Un commentaire à propos de “#chronique #07 | c’est la fin des vacances”

  1. J’apprécie l’esprit cyclique, de la photographie aux textes, qui se déplient dans le sensoriel et l’intime, font écho l’un l’autre comme le vent, la bouteille, la couleur du n° 3 ; puis la boucle bouclée avec le retour à la photographie et le clin d’œil final.

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