# chroniques 08 # Memento Mori

1 | Le monde

Je suis si fascinée par l’absence de liberté et d’égalité de notre siècle que je ne parle pas de l’amour du monde

2 | le réel, le réel, encore le réel

Elle prend notes de ce qu’il lui dévoile pendant cette conversation téléphonique intense. Sa question inachevée : Y a-t-il des preuves en 2026 qu’un roman provient du travail d’un écrivain plutôt que d’une machine qui se reproduit elle-même, se nourrit à partir de ces signes, de ces données ? Et pourtant, dit-il, pourtant le geste d’écrire ? il s’arrête là, comme si la phrase elle-même voulait continuer ; écrire dans son opiniâtre solitude. Il lui dit que la machine ne peut se représenter le manque, nœuds troués du désir dans l’être ; la machine ne connaît pas le manque, le désir que ce manque provoque, par structure est traversée par ce qu’elle ne comprend pas. Elle avance par encodage ? pas seulement, elle encode l’écriture et la codification même du sens du geste d’écrire. La machine ne parle pas elle informe, elle ne connaît ni l’oralité ni la littérature, ni le geste, elle apporte des réponses binaires voire ternaires ; il insiste sur ce point comme s’il s’agissait d’une chose personnelle, presque intime. Il répète que l’oralité ne meurt jamais tout à fait qu’elle se loge ailleurs dans une autre bouche un autre support sans jamais disparaître vraiment même si l’avènement de l’écriture a apporté une atrophie tout autant qu’une libération. L’écriture a effacé tout un art de la mémoire dont Homère est la trace fossile, elle est à la fois un gain immense et une perte. Il explique que la pensée orale qui procède par accumulation reste proche du récit par nécessité faute d’avoir autre chose pour se tenir debout que la forme narrative elle-même sans aucun support extérieur où se déposer, se relire, se corriger à froid ; à la différence d’une pensée écrite qui analyse, découpe, produit de l’abstraction pure ; il explique que l’écriture rend possible des pensées qui n’existent pas avant elle, ce ne serait donc pas seulement l’homme qui écrit mais l’écriture elle-même qui invente un type d’homme capable de penser autrement, d’écrire. Il reprend son souffle avant d’ajouter que l’oralité n’a pas été atrophiée par l’écriture, mais qu’elle se serait hybridée avec elle. Il se reprend deux fois sur le mot atrophie qu’il rejette, ramène comme on ramène un mot oublié, il dit, chaque nouveauté technologique entraîne de fortes inquiétudes. La machine ingère des données littéraires qu’elle transforme en signes, rien d’autre. Il rit presque en évoquant l’histoire d’un grand reporter de guerre à qui l’on présente plusieurs clichés qui se trompe deux fois tant il lui est difficile de distinguer la fausse photo de la vraie, il en tire, une règle simple : le vrai resterait toujours imparfait, chargé d’aspérités, d’un quelque chose d’inédit, de vivant, c’est au photographe à l’écrivain au peintre, d’insérer dans leur geste créatif des imperfections pour rendre le travail de la machine lisse, trop lisse, sans la moindre coquille, plat, sans la moindre faute pour être crédible, où il faudra bientôt l’empreinte digitale du photographe, de l’écrivain, du peintre pour attester authenticité du créateur et de son œuvre. Quelques jours plus tard elle lui tend la feuille pour qu’il en fasse lecture, il reste silencieux un long moment. Il lui semble se reconnaître dans ce qu’il lit ; il lui manque pourtant quelque chose non pas les mots qu’elle a fidèlement gardés, mais la tension du moment où ils ont été dits, cette preuve vivante qui ne se transporte pas. Il comprend alors qu’elle n’a pas transcrit ce qu’il a dit c’est impossible mais ce qu’elle, en l’écoutant, a retenu de lui, ce portrait-là lui appartient un peu moins qu’à elle.

3 | écrire avec Clarice Lispector

Elle fait comme si le ruissellement de la pluie ignore la tristesse de son regard elle fait comme si elle pouvait contenir sa tristesse la jouer aux dés comme si sa vie entière en dépendait elle fait comme si endosser le personnage d’Achille lui apportait la postérité là dans l’instant l’immédiat l’ailleurs elle fait comme si elle rejoignait Antigone seule debout face au monde elle fait comme si elle appréhendait une vie sans désirs ni regrets déjà noyée oubliée elle fait comme si elle ne couchait pas avec des morts chaque jour dans une clarté aveuglante elle fait comme si la Llorona ne l’accompagnait pas ne la suivait pas ne l’accompagnait pas elle fait comme si son voyage ne finissait jamais mais se délitait en fragments construits par son écriture plurielle elle fait comme si ses mots créaient le lieu même du voyage qui ne finit jamais elle fait comme si elle était à l’écoute d’une voix transformée en œuvre d’art elle fait comme si sa peur la nourrissait l’engraissait elle fait comme si parler était se taire comme si se taire était le seuil où hurler sans bruit elle fait comme si elle écrivait pour respirer elle fait comme si la finitude de l’homme avait inventé les dieux les bibliothèques les patries les amours les livres l’écriture pour déjouer l’inévitable elle fait comme si elle avait mille ans enveloppés devant elle comme du linge propre elle fait comme si l’abandon était chose naturelle et la naissance un échec elle fait comme si le bruit des balles sifflantes dans la boulangerie était sans conséquences elle fait comme si la guerre n’avait eu aucun impact comme si elle ne la pourchassait pas elle fait comme si son insécurité était inscrite dans ses gènes comme si la sécurité l’avait dédaignée elle fait comme si le temps était suspendu dans un autre temps celui d’un impensable commencement elle fait comme si vieillir appelait un naufrage comme si cette condamnation infinie inexorable insignifiante la rapprochait de la passion fusionnelle elle fait comme si le temps la pénétrait de toutes ces voix disparues de toutes mémoires enfouies dans une tombe où en cendre dispersée elle fait comme si ces voix psalmodiaient elle fait comme si l’on jetait de la poussière sur sa tête elle fait comme si elle se roulait dans la cendre avec un cri amer elle fait comme si créer se nourrissait exclusivement de la vie elle fait comme si l’œuvre d’art transcendait la mort elle fait comme si elle affirmait que la mort n’est rien pour elle elle fait comme si vivre repousse la mort la rend inexistante elle fait comme si notre unique face à face avec la mort nous assigne à ne plus exister elle fait comme si le ruissellement de la pluie efface avec tendresse sa tristesse.

4 | de soi-même, et d’écrire

« quand je ne suis pas en train d’écrire, simplement je ne sais pas comment on écrit »

L’immédiate possibilité de me connaître hors de l’acte d’écrire s’évanouit dès que mon corps se détache de ma page. Écrire est le mouvement même de l’expérience au plus proche du commencement, de la genèse. L’écriture me rappelle qu’elle n’est ni moyen ni objet dont je me sers, l’écriture est sujet. Ce sujet dont le noyau — à partir du comment on écrit — devient une quête identitaire, cette personne que je ne reconnais pas tout à fait, vacuité devant la page qui me fait front et redevient une simple feuille parmi d’autres.L’impossibilité du je-ne-sais-pas-comment est une condition, non un obstacle, formulation presque exacte de ce que M. Blanchot appelle, dans L’Espace littéraire, l’expérience de l’écrivain qui ne possède jamais l’écriture, qui n’a affaire, à chaque fois, qu’à un recommencement absolu. Les mythes l’écrivent avant moi ; Sisyphe en dessine un parallèle : chaque remontée du rocher est un recommencement total, sans mémoire acquise, sans progrès possible, la pierre retombe toujours au même point, effaçant l’effort précédent, et je descends comme lui rechercher mon rocher chaque matin, sans qu’aucune montée antérieure n’allège le poids de celle qui commence.Qui suis-je quand je n’écris pas ? Une identité éphémère qui apparaît dans le présent de l’écriture, qui, le reste du temps, m’abandonne à mon propre poids, comme le rocher abandonne Sisyphe au pied de la pente. Le savoir sur l’écriture se transmet ; le savoir de l’écriture, non, il ne se transporte pas hors de l’écriture — le dehors, espace qui ne se laisse jamais totalement approprier, ni avant ni après le geste d’écrire. Je ne peux pas l’emporter avec moi dans l’avant, l’après, ou les périodes sans ; je ne peux pas l’emporter dans le désœuvrement, cette absence d’œuvre au cœur de l’œuvre qui s’écrit malgré tout, dans un état de dissolution proche du centre de gravité qui me force à me retirer de moi-même, dans l’immédiate impossibilité de me saisir de l’acte d’écrire, qui me donne à comprendre le langage — parole errante, pas celle du quotidien, une autre, une absence qui parlerait avant que j’écrive.Cette absence de ce qui persévère, qui insiste hors du silence, c’est peut-être cela, ma pierre : celle que je remonte, celle que je repousse au sommet, phrase après phrase, sachant qu’elle redescendra dès que je poserai le stylo, qu’il me faudra recommencer, recommencer encore à écrire, sans pouvoir me nommer, écrire jusqu’au jour où…

5 | A vous la cantonnade

Soligny la Trappe

La boutique vendait du fromage. Une caissière laïque rendait la monnaie. Odeurs de lait caillé et de cire. On pourrait croire à une fromagerie ordinaire si le silence séculaire au-delà de la porte vitrée ne demandait rien. Les bâtiments s’alignaient, XIXe siècle restaurés sur endurance des fondations du XIIIe. Ils respiraient la continuité, le savoir liturgique, une paix unique, secrète. Un pigeon traversait l’espace entre deux ailes du cloître sans bruit. Un moine était à peine visible derrière la porte vitrée, sa robe blanche en transparence ; aucun autre moine ne se montrerait. J’imaginais leur vie derrière ces murailles protectrices : prier, faire fructifier leur potager, traire, ou peut-être, plus bas, du côté du cimetière interdit aux visites, creuser patiemment la terre qui les recevra. Méditation quotidienne sur la mort. Règle ancienne, transmise à travers les temps, dépouillement de soi, transcendance des heures. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs respirations résonnaient hors les murs en une seule et même prière silencieuse celle de leur amour christique. Je les enviais, je jalousais l’humilité de leur quête, de leur dévotion, de leur foi. Une phrase latine me revint, celle que les Trappistes chantaient, répéteraient à l’infini d’une voix basse et douce de génération en génération

Hodie mihi, cras tibi.

Aujourd’hui moi, demain toi.

Gare de banlieue, un lundi comme les autres

Demain matin comme tous les matins je descendrai les mêmes marches je composterai le même titre de transport je m’installerai sur le même quai à la même place regardant fixement le même point sur les rails comme si le vide pouvait un jour changer de visage je verrai passer les mêmes visages fermés les mêmes sacs trop lourds les mêmes regards qui jamais ne se croisent je penserai sans doute aux mêmes pensées que la veille je songerai peut-être à toutes ces gares traversées enfant sans jamais vraiment les voir et le ciel gris au-dessus des rails cette chose familière et sans nom qui pèse sur les épaules avant même que la journée commence et je serai un peu ce vers de Verlaine qui remonte de nulle part

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville.

A propos de Martine Lyne Clop

Professeure des écoles, mémoire Langage et la communication, pratique pédagogique Piaget et Montessori ; travail avec des enfants autistes, trisomiques 21, enfants ayant des difficultés de communication. DESS en droit privé. Master 1 en systèmes de management qualité. Ecole d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles master 1 en sécurité et risques industriels. Master 2 en audit social et GRH. Lectrice assidue attirée par l'écriture, je rencontre lors d'un atelier à Montpellier Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m'encourage à publier La barbarie des exils Editions L'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs. Participe depuis 2025 aux ateliers de Tiers Livre.

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