#chroniques #09 #10 | En décroissant

Cygne
Dès que je peux m’échapper pour prendre l’air dans cette banlieue où je dois régulièrement me rendre pour raison familiale, comme on écrit sur les carnets de correspondance afin de ne pas s’épancher ou pour couvrir un mensonge, je vais au parc, direction le plan d’eau. La question qui me préoccupe mais que j’ai toujours totalement oubliée depuis ma dernière visite est celle du couple de cygnes.
Une année ils ont été tués à coups de pierre puis deux nouveaux furent réintroduits, souvent je vois les enfants chasser les volatiles à coup de pierres ou de bâton, canards oies poules d’eau, les parents sont à côté, je ne comprends pas leur non-éducation, ni qu’ils ne voient pas, ni qu’ils n’interrompent pas leur conversation au portable. Sans doute n’avons-nous pas les mêmes repères ou valeurs. Une fois je me suis approchée si prêt avec mon regard noir que le père a fini par fait signe à son gosse d’arrêter. Je savais que ça lui coûtait car les cygnes il s’en foutait. La violence de son gosse aussi.
La dernière fois les cygnes avaient quatre petits au plumage sombre qui glissaient en silence derrière leur couple en majesté. Aujourd’hui le couple est seul, aucune trace des quatre petits. Ils ont, non pas grandi, mais disparu. Tels des enfants passés à l’as dans une généalogie.
Par contre les oies qui naguère s’arrêtaient chaque année sur le chemin de leur migration et depuis dix ans sont restées, les oies se sont multipliées, j’en compte une soixantaine adultes et adolescentes, les Bernaches du Canada, dont sans consultation de l’IA j’ai bien compris qu’elles devenaient nuisibles. Leur déjections de la taille des crottes de chien couvrent les pelouses, l’eau est truffée d’algues et je me demande si les cygnes…

Le rêve
Nous roulions à deux sur une autoroute en des temps troublés.
Soudain les voitures devant nous furent avalées par un mur d’eau semblable à des chutes gigantesques, hautes comme des montagnes et surgies de nulle part, qui absorbaient tout dans un fracas déchaîné d’apocalypse.
Notre voiture s’est arrêtée. Avant les chutes. Nous deux dans le cockpit de notre petite voiture.
Il y avait dans le ciel deux immenses personnages qui discutaient, rigolards. L’un ressemblait à un génie surgi d’une lampe à huile orientale, gras, joyeux, tout en courbes, avachi dans les nuages et décontracté. Je savais que c’était un ange. L’autre était de la même taille, immense, mais je ne l’ai pas perçu, ni aperçu. Ses traits étaient à peine esquissés en gris pâle comme si le dessinateur n’avait pas eu le temps de finir avant mon réveil. Qui était ce deuxième ?
Si nous formulons l’hypothèse que le dessinateur c’est moi, il me faudrait retrouver ce moi qui dessine quand je dors.

Le miracle des feuilles
Au-dessus de toutes les beautés visuelles capables de m’émouvoir, il y a les feuilles d’arbres s’agitant dans la lumière, ou les ombres de ces feuilles d’arbre sur un support blanc. La toile idéale serait ces ombres en gris cendré sur une surface blanche, mais je n’ai jamais rencontré cette toile idéale. Et je ne sais ni peindre ni dessiner, pas même en rêve.
Un jour d’été nous étions allongés quasi nus sous les peupliers au bord d’un étang. Alors que je me fondais dans mon paradis de soleil glissant ses rayons dans les feuillages, au son de papier froissé propre aux peupliers quand une brise les agite, en même temps que je goûtais les ombres oscillant sur les corps, exaltant le fait d’être simplement vivant, et souhaitant vivre et revivre pour l’éternité, l’autre me dit : non ! tu veux être réincarnée des milliers de fois, autant que les feuilles de ce peuplier ? ce à quoi je répondis : oui, je veux. Je veux même bien devenir le peuplier.
Nous ne nous sommes pas revus.

Solitude et fausse solitude
Quand son corps va mal et qu’elle pense à la mort, la solitude entre dans ses récriminations contre son sort et une telle a son fils qui s’occupe d’elle, et l’autre vit avec sa petite fille, et la troisième a son fils qui passe toutes les semaines, et la quatrième a pour médecin sa petite fille mais par contre quand elle va bien et qu’elle envisage d’atteindre ses cent ans voire de ne plus mourir, elle dit finalement c’est bien d’être seule, on mange ce qu’on veut, on regarde ce qu’on veut (merci Vincent Bolloré) on ne s’habille que si on veut, on n’a pas d’horaires elle dit cela quand on lui annonce la visite d’un petit-fils qui sera suivie de celle de l’autre petit-fils. Pour que personne ne vienne ? Seulement les fidèles figures de la TV ? Alors on va la voir ou on va pas la voir ?

Prière pour un prêtre
On le nommait Ato, d’un surnom donné par des enfants. Il était aumônier de prison, prêtre des prisonniers, des femmes de prisonniers, des enfants de prisonniers.
Il disait tranquillement de son air humble je ne sais pas si je crois, je ne sais pas si tout cela est vrai, je ne sais pas si le Christ a existé, ni s’il est ressuscité.
Qu’Ato ne sache pas s’il croyait me pétrifiait, me coupait la parole, me coupait la pensée.  Ça précipitait en vrac dans mon cerveau de jeune femme le sens de la vie, le doute comme fondation, la puissance du don de soi sans récompense, l’insignifiance des croyances mais la force des actes, la possible perte des valeurs pour tous qu’impliquerait la perte de Dieu pour quelques-uns, l’insupportable idée de la mort éternelle.  

Leçon de piano
Exceptionnellement mon prof de piano me donnait un cours dans une école normale où elle travaillait. Soudain elle fut appelée hors de la salle et je me retrouvais seule au tabouret, à me gratter la tête et ramener une excroissance : c’était un poux, que j’écrasai vivement entre deux ongles, le cœur battant, m’essuyant les mains sur mon gilet. La dame n’avait rien vu. Aucun souvenir du Mozart ou du Czerny, aucun souvenir sinon la honte et la peur que les poux ne sautent sur mon professeur.

La robe blanche
Cette robe est longue et blanche et la photo en noir et blanc. Rose pose sous une tonnelle de rosier grimpant. Rose sourit. C’est le début de l’époque où l’on sourit sur les photos. On ne voit pas la trace des coups. Ni la fatigue des cinq naissances. Elle est jeune. Quelle que soit la date elle est près de sa mort. La veille le juge a refusé qu’elle quitte son mari. Le lendemain au fond du jardin, les restes de la chemise de nuit sont éparpillés sur les rails.

Le petit monstre
Le petit monstre vert était notre préféré. Il y avait aussi le crystal, le sunshine, le buvard, le mellow yellow. Mais le petit monstre vert était le mieux dosé, bien équilibré entre hallucinogène et amphétamines. Parfait.

Annonciation
On ne nous a pas annoncé que nous portions des dieux.
On nous a même dit que nous n’en porterions pas.
Eh bien si !

Je prends en charge le monde
Eh bien non !
Si ?

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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