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Encore un jour où chercher les lumières aux alentours de soi. Les souvenirs de chagrins résonnent, s’insinuent comme une mélopée qui trace son sentier, raye les bas-côtés des talus d’une trace rouge qui fuit et que l’on retrouve un peu plus loin. Inventer une fugue et les entraîner sur des terres inabordées, finir par délier les nœuds qui enserrent, ouvrir les paumes au-dessus d’une eau. Faire face à la métamorphose.
Et si écrire était une manière de se donner du temps, ou plus exactement d’étirer le temps, de lui donner de l’ampleur, d’agrandir l’espace où l’errance nous porte. Mettre à jour un ailleurs où s’étale une matière malléable et bougent des ombres au bruit de paille. Dans ce repli, se laisser guider par une mésange ou un merle, abandonner le réel au bas du talus et avancer dans ce sortilège.
Là où se terre l’invisible, où rampent des sensations, des intuitions, là où prévaut la poussière, près de la terre, c’est là qu’il est bon de se tenir. Dans cette obscurité d’ombres. Dans ce recoin de taupinière où brillent parfois quelques lueurs. À l’abri d’un réel dont on ne peut se dépêtrer, qui englue ou paralyse. Le temps d’une hibernation, de s’extraire du tourbillon est nécessaire, comme de manger du chocolat ou des cerises. Plus tard on reviendra à la lumière du jour, on effritera les murs de silence dont la nécessité se fait criante. On parlera à nouveau. Des mots s’articuleront entre les lèvres. On reviendra vers les autres. On rira avec eux. On tentera de maintenir l’équilibre des plateaux du bien vivre, du bien être. On fera peut-être semblant. Et on poursuivra le chemin. Un peu plus serein.
Suivre sa pente
Alimenter son paysage intérieur d’images mentales, de visions évoquées entre les pages de livres aimés, au cours de songes les yeux clos, ou regardant défiler des images sur des écrans. Laisser se perdre l’esprit, divaguer dans un bel aujourd’hui, et faire collection de ces silences, de ces murmures attentivement écoutés et des gestes induits par ces ajours. Colliger le tout dans une feuille d’acanthe enrobée de petites branches de lichens.
Au milieu des choses encore un peu encrées sur les feuilles manuscrites, on retrouve parfois les lieux où cela fut inscrit. Telle marche d’escalier face au jardin d’enfance, tel petit coin déniché au sein d’une maison de vacances où parvenir à s’exiler, tel fauteuil en rotin devant une bonne flambée… Là, s’allumaient les mots, les phrases que l’on s’imaginerait inoubliables, pensées éparses d’un jour qui sans eux n’aurait pas existé.
Cela ne peut durer qu’un instant, ou bien quelques minutes. Se tenir sur le seuil. Répondre à l’invitation du dehors. S’interroger sur le côté de la balade à emprunter. Partir sur la gauche signifierait rencontrer des gens, avoir à parler, partir sur la droite au risque d’avoir à affronter les chiens menaçants de la ferme d’en haut, ou se diriger vers le chemin d’en-bas, celui sans embûches et toujours fidèle. C’est ainsi pour les livres. Sur quel rayon de la bibliothèque se servir. Laisser faire le hasard, laisser courir les doigts sur des couvertures et hop prendre celui dont on ne sait rien mais dont on ressent l’appel. Ou bien rester sur des valeurs sûres, près des auteurs reconnus et plonger dans quelque relecture dont renaissent des saveurs oubliées. Marcher sur le chemin d’en-bas, le livre élu dans le sac.
Si j’étais moi
Sans vie intérieure, la vie n’est rien. C’est à dire sans cet arrêt que l’on s’octroie pour prendre le temps du rien, s’extirper du vertige où l’on se tient à marcher aux lisières de soi comme sur la bordure d’un trottoir et l’on pense à Virginia Woolf. Ce temps avec ce pas de côté, pas chassé face au trop-plein de pensées, regard décalé sur un quotidien dont on n’a plus la main.
L’étang assez vaste auquel je rends visite de temps à autre semble aujourd’hui recouvert de gélatine. C’est noir, lisse et légèrement repoussant, c’est du moins ce que j’en perçois. Près du bord opposé quelques canards barbotent sans se soucier des sensations qui m’envahissent. C’est de l’eau, c’est leur univers et ils ne se posent pas de questions existentielles auxquelles on n’a jamais de réponses. Être un canard pourrait finalement s’avérer reposant.
Dans les recoins de nos vies minuscules, garder corps. Et mots. Sans autre boussole que ce qui frémit en notre intime. Prendre image chez le petit enfant qui découvre l’équilibre de la marche, rit de cette victoire incroyable et avance, avance encore plus loin. Dans le risque de son pas. Et le désir du pas d’après. De soi à hors de soi. Vers la main tendue et les bras ouverts.
Presque
À se relire de temps à autre, on prend note des mots ou expressions qui reviennent avec régularité dans nos textes. Ces répétitions qu’il faut chasser, sauf volonté claire et nette de les considérer comme fondatrices. On sait de certains mots qu’ils vont se fondre dans un paragraphe, car on ne peut s’en empêcher, ils nous sont nécessaires, ils sont matière même de ce qui peut s’écrire. D’autres ne traversent pas ou avec une grande parcimonie.
Presque : Adverbe de quantité qui signifie qu’une prédication n’atteint pas le degré où elle serait pleinement appropriée, mais qu’elle s’en approche de si près qu’elle en est comme équivalente. C’est la définition donnée par le Trésor de la langue française. En fouillant dans le flux des textes que j’écris, je m’aperçois que je n’utilise presque pas cet adverbe. À la différence du peut-être qui se répand plus vite que la foudre et dont je traque les traces en permanence. Ou le parfois qui permet des transitions et des échappées salutaires de phrases.
Mais il me semble que le presque me fuit ou que je le tiens à distance. Je ne le pratique guère. Pourtant il n’est pas pour me déplaire. Entre le presque et le peut-être la différence n’est pas si grande pourtant. Mais dans l’un il semble qu’il y ait une part de volonté, du courage même, et dans l’autre on laisse faire et le hasard ou plutôt l’incertitude prennent les rênes de ce qui peut advenir. Avec le presque on n’est pas loin du but. Avec le peut-être, on peut encore espérer, tout peut arriver. On n’est pas seul maître à bord.
Un instant fugace
Le monde autour de moi m’est à peine visible. Je laisse chaque instant recouvrir le précédent. Et je laisse advenir ce qui doit. Je cueille des mots qui se distillent à la radio, sur des thématiques qui me sont inconnues et je bois aux nouvelles sources qui jaillissent. Des musiques, des échanges, des pensées se partagent, et la journée se traverse sur un air de Fauré Cantique de Jean Racine.
Comment capter ce qui surgit à chaque instant et qui s’effiloche dans l’indifférence? L’attention à porter à chaque petite chose, à chaque détail de vie qui se colle sur la rétine nous fait rester vivant, nous contraint à la vigilance. Et écrire pour imprimer le tout dans ce mental plein de béances qui se creusent de plus en plus profondément. Les heures qui passent ainsi sont porteuses d’éclats, et d’éclairs.
On est toujours sur un fil entre deux extrémités. Et l’instabilité permanente du fil nous conduit à une attention sans repos. Par chance, l’imagination ouvre les portes au risque sans effroi. Et permet d’être au monde, de le parcourir, de vivre dans cet écart ô combien salutaire. Et le symbolisme n’est jamais très loin qui aide à tenir sa verticalité, à poursuivre son cheminement sur le fil, même avec vertige.
Si peu dans le présent de cet instant, celui qui a une valeur dont on n’a pas le loisir de goûter la saveur, si peu dans le ici, mais toujours en écho à me remémorer un moment du passé dont on corrigerait bien quelques aspérités, ou alors dans le songe d’un futur où être, et réaliser les projets qui me tiennent à cœur. Seule l’écriture crie l’instant, lui donne corps.
Rêve
Recevoir des nouvelles par le biais de rêves est toujours passionnant. Une personne débarque dans votre vie avec la simplicité d’un enfant, comme si vous l’aviez vue la veille, alors même que l’on sait pertinemment qu’elle est morte depuis près de trente-cinq ans. Le visage paisible, elle vous suit car vous êtes venu la chercher pour la reconduire chez elle. Ne pas raisonner et accueillir simplement ce qui doit être.
Il paraît que cette nuit j’ai fait un cauchemar, que j’ai crié au secours, et qu’ensuite je me suis mise à chanter moi je construis des marionnettes avec de la ficelle et du papier, avec justesse mais avec cette voix issue d’un autre monde. Je n’ai aucun souvenir ni soubresaut de tout cela. Un enregistreur de rêves serait le bienvenu : au matin on regarderait la vidéo des aventures nocturnes.
Vouloir rattraper le parcours des rêves, en conserver quelques images, mettre des mots dessus et tenter d’en déchiffrer l’arrière-pays. Écrire ce qui émerge de ces songes au réveil. Il semble que plus on y prête attention, plus les souvenirs du matin s’enrichissent. C’est une sorte de travail à faire. Peut-être qu’à force de les noter on pénétrera plus loin dans cette zone de soi, et que ce sera une évidence.
Je ne sais pas
Entre chien et loup, ils parlent, discutent, échangent des idées, certains des certitudes. Cela commence avec lenteur, et même une forme d’écoute entre eux, puis très vite, le ton monte, les certitudes s’assènent, l’autre devient celui qu’il faut convaincre, celui qu’il faut manger si l’on ne veut pas soi-même être mangé. La joute verbale s’intensifie, les lances sont sorties, cela ferraille dur, cela pique un peu. On ne s’entend plus.
Je suis sans illusions. L’écoute cela s’apprend et pour certains il est déjà trop tard. Les ego sont trop grands, le besoin d’être le plus fort toujours bien présent. C’est comme si un être maléfique était entré en chacun d’eux, ils s’agitent et gonflent leur poitrine, leurs doigts tapotant le bois de la table à défaut du visage de l’autre. Entre les chiens et les loups des os à ronger.
Enfoncée dans mon fauteuil, j’attends que tout se passe. Je compterais bien les points mais cela ne m’intéresse pas. Ce genre d’échanges me laisse dans la marge. J’attends que l’on passe à autre chose, à faire de la musique, à chanter, à aller se promener. Et si l’un a l’audace de me demander ce que j’en pense, je réponds avec un sourire, d’un ton paisible : je ne sais pas…
Traduire en cherchant à ne pas trahir
Écrire entre les deux oreilles. Écrire dans la résonance. Divaguer même si encore sous perfusion. Nourrie des échos qui s’interpellent, se coupent la parole, surgissant de tous côtés, poursuivre son sillon comme une dentelière, créant un nouveau motif autour des épingles piquetées sur le carreau, les fuseaux cliquetant, dansant au-dessus, nouant les fils de coton, s’amplifiant, se perdant en digressions, une boucle suscitant une autre boucle, s’égarant dans les marges
En avant de ce qui cherche à s’écrire, avant même d’être énoncée, une parole. Mais entre les deux l’interstice qui aère les mots. Et le seuil où l’on se tient et que l’on ne franchit pas. De cette langue qui est en traduction, l’étrangère, faire son nid et se laisser porter par l’écorchure des mots. On se retrouve toujours sur son chemin. Enjamber les intervalles comme on saute les fossés.
Rendre ou donner leur poids aux mots que l’on lit. C’est manière de les honorer et de se tenir à l’écoute de ce qu’ils peuvent vouloir nous dire. C’est particulièrement vrai si l’on cherche à traduire d’une langue à l’autre. On se tient dans l’entre-deux ; on cherche à maintenir l’équilibre entre les sens, à faire résonner la tension entre les deux langues. On se revêt de l’habit du peut-être.
Un degré au-dessus : le silence
Un coin, un recoin ou une encoignure*, c’est là que se tenir est capital. Pour lire, pour écrire, pour laisser les pensées voguer, se diluer, essaimer. Et pour se tenir à distance d’un monde dont on ne peut rien faire. Cheminer vers son phare intérieur, bien protégé par les parois de papier, et se laisser guider dans les méandres de ses pensées. Comme errer en sécurité dans un royaume intermédiaire.
Un entre-deux où se mouvoir, comme un espace surélevé ou en retrait, où vivre se poursuit mais d’une autre manière. Les bruits sont autres, les arbres ont d’autres peaux, les couleurs de la terre une autre teinte. C’est un autre lieu où se parle le silence. Des gestes se défont, des murmures se déposent du bout des doigts, à pas plus lents, les pensées s’infiltrent dans cette archéologie des jours.
Dans ce boisseau, le lieu de l’enfance ressuscitée et le lieu de mon devenir. C’est là, face à soi et en soi, bien réel. Tout est endormi autour, même les oiseaux semblent somnoler. Se tenir dans l’anse de ce silence, en faire des provisions pour les heures à venir. C’est comme une page entortillée autour de soi. Un frémissement du simple, du pas grand-chose, du vrai. C’est un linceul d’encre.
*Pascal Quignard
Sur l’acte d’écrire
Comme un instrument en métal que l’on heurte par mégarde, puis sur lequel on prend plaisir à marteler des suites de sons, ainsi résonne ce qui s’écrit. Tu lis, tu entends, tu écris. Sonnailles de troupeaux de mots en baguenaude. Les sons se rapprochent, enflent, puis s’éloignent. Un ou deux mots sont laissés à nos pieds, dont il faut prendre soin et les entraîner avec nous dans une autre aventure.
Suffit d’entamer le tunnel d’une phrase* et se laisser emporter. Cela vaut pour la lecture. Mais aussi pour l’écriture. Le temps s’articule alors d’une toute autre manière. Le temps éprouvé se conjugue avec distorsion et s’éloigne d’une réalité à laquelle on préfère son propre réel. On se recroqueville dans cette ornière choisie, le regard porté sur un horizon autre, hors de tout présent, et porteur d’ailes aux lettres de rêverie.
Est-ce que, dans ce geste d’écriture, on se met en déséquilibre? Ou au contraire ne chercherait-on pas à retrouver une position qui semble faire défaut dans la vie quotidienne. Voilà le genre de questions qui soudainement se posent au petit matin, entre café et tartines de confiture, lorsque les yeux s’immergent dans le bol des idées noires. Une chose est sûre, sans écriture, il me semble bien que je boîte.
Écrire par petits bouts, par petites touches, autrement dit par fragments n’est rien d’autre que se tenir au centre d’une toile dont on fait vibrer de temps à autre un fil, qui par tremblement en suscite un autre, et encore un autre. Écrire par ondes successives et tenter, sur du pas grand chose, de dire du presque rien. Et l’écriture pousse, grandit. Juste avancer de petits riens en petits riens.
*Ahn Mat
Codicille: À la première lecture des titres, j’ai noté une vingtaine d’expressions qui me parlaient. Puis j’en ai conservé 9 et rajouté un à la fin. J’ai repris certains fragments que j’avais déjà écrits dans ce que je nomme Ricochets sur mon site, car leur longueur, leur rythme me semblaient convenir à ce travail-ci. Pour d’autres j’ai écrit de nouveaux fragments de même taille, de même forme pour entretenir une cohésion entre eux. Il faudrait juste que je me relise mais je n’ai plus l’énergie...Je vais maintenant lire les textes de Clarice correspondant à mes choix et les textes des participants.
Super atelier d’été ! Merci à François...