L’homme espagnol
Partir sur les traces de l’homme espagnol. Un jour le faire. Il faut un voyage en train, pas très loin, la journée est belle, la pluie nous attend, mais seulement à l’arrivée, une pluie dure et rapide, de ces pluies qui trempent les villes avec une sorte de méthode. Des gouttes énormes, peu nombreuses, on ne trempera pas ni ses chaussures ni ses cheveux. Leur nombre augmente, accélérer le pas, compter les gouttes est impossible, l’averse devient un événement, les piétons le regard au sol dans une bulle de précaution comme nous les croisons, mais comment prendre des précautions en suivant notre guide l’enfant joyeux qui nous accueille, le nom des stations de métro m’a échappé, je veux tout prendre, mais le mouillé dans les yeux et les mains crispées sur les poignées de valise, on enjambe, on zigzag, la pluie rebondit au sol, alimente des coulures, des épaisseurs, des flaques, je manque la place de Catalogne, est-elle juste à côté ou y allons, nous ? Aurions-nous pu y passer ou est-ce le métro le plus proche, mais nous allons par les petites rues, l’eau imbibe les bas de pantalon, les chaussettes. Cette fois, il faut se mettre à l’abri. Sur les hautes chaises d’une étroite churreria, comme dans un petit radeau instable. L’homme espagnol n’a aucune réalité, le ciel en décide autrement. L’enfant joyeux me demande d’en dire plus, pour lui c’est qui ?
Un fait inhabituel et une demande
Le petit train côtier dessert la gare de Badalona. Quelle simplicité, quelle proximité ! Quelques pas sur le bord de mer, on remonte une rue bordée de maisons à un étage, cubiques le plus souvent, aux façades lisses, cachant, on le devine, une cour ou un jardinet accolé à l’espace extérieur d’une autre maison donnant sur la rue parallèle. Au long de carrer de Mar, place de la Vila, carrer San Anastasi — le saint pourrait faire l’objet d’une histoire à lui seule — via Augusta à droite et le museu est à l’angle. La dame de l’accueil comprend mal, elle nous expédie au quatrième étage, Arxiu c’est là-haut, vous verrez, il faudra sonner et entrer. L’archiviste, à une lettre près, a le même nom de famille, Serra, elle est touchée, je le suis moins, ce nom mi dans les recensements m’a fait croire à une bonne piste lors de ma première plongée dans les listes des habitants présents entre 1904. La gentille archiviste, comme j’ai déjà fouillé les resencements, à l’idée de sortir des livrets annonçant la fête votive, peut-être que la petite fabrique de rubans, Fabricas de Santas 90 San Bruno, y a fait un peu de publicité, beaucoup l’ont fait, mais Étienne Serre ne s’y est pas lancé, on feuillette, et si des plombiers, des tisseurs, des marchands de fleurs, des verriers, des bouchers, des vendeuses de fruits, de robes, de culottes, des quincailliers, des garagistes et des associations de paroissiens, quelle foison, se mettent en avant, aucune piste ou trace du 90. L’heure avance, et il faut faire vite, une manière d’ennui, les regards se croisent, on détaille un vieux plan, San Bruno, la petite France a dit la dame, et aussi qu’il faudra consulter l’Hemeroteca, j’apprends le mot et l’existence des bibliothèques de presse. Au retour je comprends que l’hémorethèque de la BNF a été baptisé Retronews, ce nom est trop moche. El Eco de Badalona est en ligne de 1868 à la guerre civile quand s’arrête la publication, des merci à notre alliée d’un jour, et une montagne de travail en perspective, sur sept ou huit ans à raison d’un numéro par semaine, j’ai de quoi y passer des nuits obsédées. Madame Serra disparait, on pense à quitter le quatrième étage, on attend pour prendre congé. La voilà, elle triomphe. Quel regard ! Quelle joie ! Regardez, regardez. Je ne voulais rien vous dire, je n’étais pas sûre de trouver, regardez, regardez, 90 carrer de San Bruno, c’est une autorisation de modification de maison, regardez, Estaban Serre, c’est lui ? Il reçoit l’autorisation, et là, page 6, oh, je suis contente pour vous, je me suis dit s’il a fait une demande, je vais trouver l’arrêté, 90 calle de San Bruno, je voulais vraiment vous aider, Serra, Serre, ça me touche, c’est ça, une demande, pour installer un électromotor, Electromotor ? Regardez, le plan de l’atelier, la maison, là le long du mur, l’emplacement pour l’electromoteur, 750 watts, et ici les quatre rectangles, les métiers. Un plan simple, tiré à la plume sans rature, à l’échelle 1/100 les traits rapprochés de l’escalier, le petit rectangle hachuré de l’electromotor, et les quatre grands pour les métiers. Estaban Serre, Jane Rochetin, pour qui les deux autres ?
La dangereuse aventure d’écrire
Il y a dans l’écriture deux composantes, celle de l’aventure, partir sur les traces perdues des Etienne, Esteban pendant le séjour espagnol, oui de père en fils, on se perd à peine on commence, les dates de naissance à mettre en indice, comme Etienne1878 ou Etienne1905, sinon qui me suivra ? Je m’y perds tout autant, et il y a aussi André1848 et André1933, aussi André1909, pas de sœurs dans les lignées, nul besoin de prénoms de filles, depuis quand ? Quatre générations et je m’arrête pour l’instant, car il n’y a pas que l’aventure, il y aussi le danger, celui du plongeon des nuits entières à lire, c’est un grand mot, ingurgiter des lister sans mâcher les mots, voilà la boulimie, des listes de rues, de noms de famille, de prénoms, de dates, de lieux dits, le puzzle de fragments blancs prend forme, et quelques couleurs. L’aventure dangereuse d’avoir dans ses poches, ses tiroirs, les plis d’un drap, le rabat d’une valise une foule de fantômes — non, ce serait trop simple — une foule de voix, de regards, de silhouettes qui chacune a besoin d’espace, de poids, d’air, de sol et de ciel, de phrases, de mots en propre, et pourquoi ? À cause de la fuite ? De l’incertain des pères quand les mères ne laissent que peu de traces ? Sans profession, même si elles triment aux ateliers ! Sans papiers militaires pour dire la couleur de leurs yeux, leur taille ou la suite de leurs adresses. Le danger qu’est Jane surtout, la méchante, l’alcoolique, la distante mère d’EstebanEtienne1905, une Jane vieille, lourde et triste — bien fait pour elle, mauvaise — de la seule photo que je me rappelle avoir vue, et vite s’en détourner, elle est méchante. Jane, Jane Rochetin, son nom en entier toujours répété, comme si jamais Serre. À la fin d’une des nuits écarquillées, au 28 rue de la Grange de l’œuvre, son nom, en dessous de Rochetin le père et Roux la mère, Jean et Eugénie, Jane, 13 ans.
Fils de soie
Je ne suis pas encore allé à Saint-Étienne. Seulement pour ça. Regarder. Essayer de voir. Le temps et les traces. Ce que configurent encore les rues. Rue des Passementiers, rue de l’œuvre, rue Beraud. Rue Beraud a été refaite, les grandes propriétés ont depuis longtemps laissé place, rue de l’Œuvre, Grange de l’Œuvre, devrait donner une petite idée d’avant. Et il faudra entrer dans le musée, musée de la Passementerie, là où le mot laissera place à ce que révéleront les métiers, les photos, les échantillons dans les vitrines, la soie, les fils précieux, ici pour les rubans, les cordons, les galons. À Lyon, le prestige des étoffes, ici les accessoires, moins d’argent, moins de place, on ne veut pas rivaliser : on veut s’enrichir, on est ouvrier chez les Rochetin, Jane à dix-huit ans est enregistrée ourdisseuse, on est patron, Etienne1848, on manipule les fils de soie qu’on ne portera pas, on déroule, on noue, on enroule, on tisse, on soupèse, on estime, on vend, on transporte, on réceptionne, on possède momentanément, on revend transformé les fils de soie, les rubans légers des doigts fins des ourdisseuses nouant les fils à longueur de journée, préparant les métiers, et surveillant la casse que les tensions augurent, dans la poussière des fibres, l’odeur et les coulées de graisse des métiers, la chaleur des moteurs.

Il y a un fil, toute une histoire en quatre chroniques : c’est beau. » les rubans légers des doigts fins des ourdisseuses nouant les fils à longueur de journée, préparant les métiers, et surveillant la casse que les tensions augurent, dans la poussière des fibres, l’odeur et les coulées de graisse des métiers, la chaleur des moteurs. » On les voit.