#arts de la fiction #01 | comme la vie me vient

sont des temps sans promesses ni certitudes,
sont des temps où ça pulse fort autour de soi — par exemple à regarder les étoiles, ou quand le père meurt, son corps inerte sur lit de glace pour les heures qu’il lui reste avant de s’en retourner vers la terre, avant de devenir poudre dans la terre,
sont des temps où ça ne suffit plus, ça ne veut plus se ranger dans les cases,
sont des temps où ça espère quand on fixe l’aile de l’avion qui porte au-delà des frontières du connu, du déchiffrable,
sont des temps où les larmes ne parviennent plus à couler loin de l’enfance

à présent je contemple ces rivages exotiques comme des paysages d’un outre-monde, la barrière d’écume si forte et blanche tout au long de la forêt épaisse et sauvage, le village réduit à quelques paillotes, l’espace entier conquis par le rugissement de l’océan qui se jette contre la plage — comment suis-je arrivée en cet endroit ? le vague souvenir d’un long voyage depuis une ville brûlante où j’ai dû dormir pour un dollar et avalé un bol de riz sur un marché, puis long trajet en autobus avec banquettes en bois, puis kilomètres en charrette tirée par des bêtes aux cornes sombres et torsadées –, demeure en moi l’odeur des bêtes et le goût des fruits achetés au bord de la route puis sucés, ici l’espace semble ouvert comme nulle part ailleurs, l’impression d’un portail vers le cosmos, c’est à cause du rugissement omniprésent des vagues qui a commencé à me parvenir alors que j’étais encore dans la charrette, il n’y a presque pas d’humains, je regarde l’espace jour et nuit jusqu’à m’y envoler pour survivre ailleurs et fréquenter les anges, je sais qu’il existe loin de cette côte des îles inexplorées qui sont habitées depuis 12 000 ans par des pêcheurs qui n’ont besoin de personne, ces hommes parlent une langue étrange et j’ai nourri le projet de leur rendre visite mais je dois renoncer, le ciel est à la tempête et les embarquements sont rares, c’est ce qu’on m’a dit, alors je reste là, me nourrissant de poisson et marchant au bord du cri phosphorescent de la mer dont je parle souvent et qui me hante

je suis sur la plage ; c’est le soir

jamais je n’ai observé de lumières aussi belles, il y a beaucoup de vent, je voudrais m’en retourner vers les paillotes — un besoin de me rassurer — mais j’ai oublié le chemin, je tourne la tête d’un côté puis de l’autre, le noir a envahi la frange côtière pendant cette dernière minute, désormais tout va très vite, des matières s’amassent dans l’espace infini au-dessus de l’eau, matières issues des forêts et des profondeurs de la mer, elles composent des sortes de forteresses mouvantes qui ne ressemblent à rien de connu, je marche sur la plage longue, bientôt je rencontre un homme près des dunes, il chante, il porte un bandeau qui retient ses cheveux longs et dégage son front, il ressemble à un indien des grandes plaines américaines avec sa peau lisse et foncée, il ne me remarque pas, il est beau, tellement beau

il continue à chanter
son chant est comme le rivage, il est consolation

et voilà qu’un nom me tourmente, un nom que j’entends et reconnais dans les plis de mon oreille, mais il m’est impossible de le prononcer, peut-être le nom du lieu où je me trouve, peut-être le nom de l’homme aux cheveux qui bougent dans le vent de la mer, il va chanter toute la nuit avec la lune qui monte et ensuite descend

je suis sur la plage ; tard dans la nuit,
quand la lune s’est levée, elle a illuminé l’écume et la lisière friable des falaises

l’homme a continué à chanter, longtemps

alors ont succédé aux temps incertains des temps de vérité, de soif immense,
le temps ne peut grignoter le chagrin,
le chagrin reste intact,
même dans le rêve

Photographie, ©Marc Dantan, 2008

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

6 commentaires à propos de “#arts de la fiction #01 | comme la vie me vient”

  1. On ne sait ce qui est rêve, ce qui est souvenir, ce qui est désir, ce qui est frayeur, dans l’entremêlement de ces images foisonnantes de couleurs, de saveurs, de sonorités, de beauté et de fragilité. Contente de refaire un bout de chemin d’atelier avec toi !

    • le rêve reconvoque des souvenirs anciens et récents, il en fait son affaire comme on sait…
      bien merci, cher(ère) George, pour cet accueil et cette retrouvaille… je vais aller retrouver tes mots moi aussi

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