
Voyage dans une carte — une carte qui est un territoire — qui est le territoire — il n’y en a pas d’autre — une carte à l’échelle 1 :1 — mais je sais que c’est une carte. Je suis les routes qui y sont dessinées. Vers l’ouest. Traversée de la zone, des arbustes, hauts peut-être d’un à deux mètres, plantés semble-t-il en haies de part et d’autre d’un chemin. Au sol de la terre ; des cailloux ; des rochers affleurent. Le chemin est en pente. Il descend. Dans cette zone, il n’y a pas de sable ; pas encore ; une percée entre les dunes couvertes de végétation verte et dense, de l’herbe plutôt que des oyats ; la trouée entre les dunes donne vue sur une plage de sable brun gris qui, près des dunes, est encore parsemée de végétation en touffes vertes et clairsemées.
Plus loin. On (mais qui est ce « on » ?) avance sur le sable, la mer devrait être là, mais elle est trop loin, invisible. On avance toujours. Il me semble que « on » est plusieurs personnes. Le moi que j’habite en rêve, qui n’est pas moi — le moi conscient qui écris ceci — mais un autre que je ne connais pas, et par les yeux de qui je perçois cette scène, ne voit pas ses compagnons, puisqu’il ne les regarde pas ; il n’en a pas besoin, puisqu’il les connaît, il sait leur présence. Ils n’ont pas de visages, juste des corps, qui marchent, ou glissent, à côté du corps que me donne le rêve. On est deux, ou trois peut-être. Côte à côte, sans doute, on avance ; le ciel est jaune, balafré au dessus de l’horizon de longues bandes de nuages gris noir qui cachent le soleil ; c’est donc le matin, ou la fin de l’après-midi ; pas de bruit, ni cri d’oiseaux, ni même la rumeur des vagues. Tout est immobilité.
La mer est très loin, beaucoup trop loin, et le sol est bizarre. Le sable est ridé, creusé de flaques, certaines assez grandes qui luisent et reflètent le ciel jaune ; il est jonché d’algues vertes et brillantes et de choses flasques, blanchâtres et nacrées, peut-être des méduses, ou bien ce sont ces débris marins que l’on découvre sur l’estran lors d’une grande marée, ou après une tempête.
On avance toujours. Mais pas en continu ; c’est plutôt une suite d’instants, d’instantanés, comme dans les films cassés et réparés, où le raccord fait sauter le personnage d’un endroit à un autre.
La mer est à l’horizon, un ruban gris noir, plombé, qui soudain s’enfle et grandit. Une vague se soulève, s’étire et grandit, démesurée ; elle est encore très loin et semble presque immobile. On — je — reste figé. La vague se soulève toujours, une muraille d’eau sombre, gris orage, emplit tout l’espace. Je devrais revenir vers les dunes, mais c’est impossible, je reste immobile, la vague va s’abattre et m’engloutir dans le silence. Tout va bien. Je dors.