Je suis sur le chemin de la forêt. Le dénivelé est très raide. J’aimerais atteindre le sommet de la sapinière. J’avance dans le clair de lune ; la lumière devient plus orangée. Parvenue tout en haut, je regarde passer une longue file indienne de vaches, des ombres noires cornues devant le ciel étoilé. La forêt rousse est dressée de l’autre côté ; les arbres allongent leurs branches nues dans le vent aride du soir. Des coups de fusil résonnent au loin. Les brindilles grésillent dans la fuite des bêtes. À quand le feu.
Des coups de fusil résonnent et l’espace se vide. Même les sapins se sont immobilisés pour laisser passer l’écho des armes à feu. Un arbre cendré s’affaisse en travers des voies rompues. Je l’enjambe à contresens espérant suivre l’autre voie vers le ciel. Mais les troncs entravés se multiplient ; ils tombent un par un devant moi au fur et à mesure de ma marche. Ils s’annoncent par une balafre rouge sur leur tronc comme une ode funèbre. Dans l’odeur rousse des résineux en feu, je me fige. Qui aurait éteint l’incendie.
Je me fige et j’observe la fresque de plumes d’oiseaux tombés du nid. Les nuées floconneuses se confondent avec les lumières du ciel en feu d’artifice. Je veux rejoindre les vaches maintenant et retrouver avec elles l’insouciance de l’herbe broutée dans la fraîcheur des estives. Mais les bousiers retournés pattes en l’air n’indiquent plus la route à suivre. Les bouses sèches gisent entre les bosquets de bruyère mauve. Dans la nuit devenue plus noire, surgit le feu follet. J’écoute monter le chant.
Le chant monte et je reconnais le thrène des bêtes frisées prises au piège de leur enclos doré. Les lucioles s’allument une par une ; elles sont désormais mes seules boussoles. Le troupeau peut encore être sauvé si je trouve de quoi étancher sa soif. Mais dans la forêt calcinée, les derniers ruisseaux sont taris ; j’attends la fée qui viendra raviver la source dans un vestige oublié de neige fondue. Au fond d’une cavité rocheuse, j’aperçois son voile flottant et sa chevelure blanche. Elle chante. Elle chante un chant ancien dont les paroles n’ont plus de sens. Alors j’attends le roi.
J’attends le roi. Il vient quand il veut. Mais je ne crois pas qu’il pourra encore guider les bêtes affolées par le grand feu de forêt. J’attends un roi. Il viendra s’il le veut. La fée a rompu son bâton de sourcier. Les gosiers secs braillent dans l’air chaud. J’ai soif moi aussi. J’attends mon roi. Je laisse passer le coq orgueilleux aux pattes palmées qui cherche frénétiquement son tapis de mousse gelée. Quand viendra le froid. L’espoir s’amenuise et je tremble maintenant devant l’écran de fumée. La forêt des montagnes se défait de sa longue tapisserie verte. J’attends encore. Je sais qu’enfin viendra la bête à bois qui porte brumeuse sur sa tête les branches nouvelles.
J’aime cette écriture de rêve qui prend corps dans les espaces entre les images et qui glisse dans le fantastique des contes. L’arrêt/retour en arrière énoncé dans la consigne détricote le temps et participe à l’émergence de cette matière du rêve. J’aime. Merci.