#arts de la fiction #01 | par la fenêtre

Je suis debout devant l’établi, je regarde par la fenêtre qui encadre ma vue. À gauche une machine, des rouleaux de papier. Si je m’approche de la fenêtre l’angle s’agrandit, je passe en format paysage., grand angle Toujours la montagne au fond et devant, les arbres. Passée la fenêtre, je marche sur les arbres, au sommet des arbres comme on marche sur le chemin, caillouteux et irrégulier avec des pierres de couleurs, de taille et de texture différentes. Certaines sont usées par la répétition des passages. Il n’y a plus arbres, je suis descendue sur le sol des alpages, les branches ses myrtilliers et leurs dernières feuilles rouges brossent mes chaussures que je ne vois pas, me caressent les chevilles, le bas des mollets à travers le tissu du pantalon. Le chemin monte, je monte plus doucement, mon souffle est court, mes jambes sont lourdes, mes épaules fatiguent sous le poids du sac à dos. Je dépose le sac à sur le bord du chemin et je continue. Le chemin monte toujours, je me penche pour ramasser quelques myrtilles, le jour tombe, il fait de plus en plus sombre, le soleil prend des couleurs de rouille et de feu, des couleurs de désastre, des couleurs de myrtilles. Je suis presqu en haut. Je me retourne et perd l’équilibre. Le vent se lève, une rafale. La fenêtre se referme.

La fenêtre encadre la vue, le montant du haut coupe le sommet des montagnes, en bas du cadre, les arbres, une image cadrée serré, trop serré, il aurait suffi de s’avancer pour agrandir le paysage. De loin les sommets des arbres forment une surface, une surface bosselée mais une surface sur laquelle on peut marcher, se promener, suivre un chemin qu’on ne voit pas de loin mais un chemin que mes pieds trouvent en écartant les branches comme on écarte les branches des myrtilliers, leurs feuilles rouges en automne, rouges comme le coucher de soleil qui se noie dans la rouille de sa répétition. Je plonge la main dans cette mer de feuilles et de branches pour trouver les fruits bleus, voir disparaître ma main, cueillir doucement les petites sphères fragiles et ressortir la main sous la caresse des feuilles. Au loin sur le chemin, une silhouette de couleurs sombres et chaudes, le vent étire les voiles de ses écharpes qui deviennent nuages, le vent les emmène. Il ferme la fenêtre. 

Je suis devant l’établi. En tournant la tête vers la droite je vois par la fenêtre la montagne, les arbres, les feuilles qui forment une surface, une surface texturée comme la surface d’un papier, comme un rouleau de papier, comme la surface d’un chemin, pierres, rochers, cailloux, terre, racines et plantes basses, des myrtilliers. On ne voit pas le sentier mais les pieds le trouveront, ils trouveront la terre sous les branchettes des arbustes. Les branches et les feuilles cachent les chaussures, je ne vois plus mes pieds mais ils sont sur le chemin, je marche sur ce chemin. Je ne vois plus que les feuilles rouges des myrtilliers. Le soir tombe, autour de moi les couleurs sombres et chaudes, des couleurs d’automne et de sous-bois qui s’installent jusque dans les alpages, qui s’installent dans les nuages. Haut et bas se mélangent, échangent leurs couleurs, leurs textures, leurs perspectives. Ciel d’automne avec un peu de vent qui étire les nuages, les emmène et m’emmène. Il claque la fenêtre.

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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