#arts de la fiction #01 | assis contre un arbre

Je suis assis au pied d’un arbre. Mon dos repose sur la base du tronc. C’est un arbre large et confortable, l’écorce est composée d’écailles chaudes et douces. Devant moi, mes pieds font l’éventail à 10 h 10. Mes pieds sont inertes, ils ne sont animés d’aucune volonté de bouger. Ils ne sont pas complètement immobiles, ils passent à 12 h 15, à 8 h 5. Ils se fichent du temps, ils font ce qu’ils veulent.

Devant moi, une clairière baignée d’un soleil de printemps. Ou d’automne. Un soleil qui ne rend pas l’air étouffant, un soleil qui chauffe juste assez l’air pour que moi et mes pieds, nous nous sentions bien. Pas un soleil d’hiver non plus. À une dizaine de mètres, la forêt est plus dense et la lumière du soleil n’y pénètre pas. Mon regard se perd dans le noir, il se perd sous les arbres dans une nuit d’ailleurs. Là-bas, c’est ailleurs. Moi, ici, je suis assis au pied d’un arbre dans la clarté d’une journée ensoleillée et j’attends que mes pieds aient envie de bouger.

J’étais avec un groupe d’amis et nous nous promenions dans la forêt. Je servais de guide parce que je la connaissais bien cette forêt. C’est une forêt que je traversais quand j’étais enfant pour aller directement au village depuis la maison de mon grand-père. Je croyais que je la connaissais, cette forêt, mais je m’y suis perdu. Mes amis se sont moqués de moi quand je leur ai dit que je ne reconnaissais plus le chemin. Ce n’était pas méchant, ils ont juste rigolé d’un air entendu. Ça m’a un peu vexé, mais ils n’avaient pas tort, je ne sais pas comment j’ai pu nous perdre dans cette forêt que je connaissais par cœur quand j’allais au village pour ramener du pain à mon grand-père. Du coup, je leur ai dit que j’étais fatigué et que j’allais m’asseoir au pied de cet arbre pour récupérer. Sur le moment, je n’étais pas fatigué, j’avais dit ça parce que j’étais un peu vexé. Ils m’ont dit qu’ils retrouveraient leur chemin tout seuls et qu’ils m’attendraient au village. J’ai dit d’accord. Je me suis assis et ils ont disparu dans la nuit de la forêt. C’est là que j’ai entendu un oiseau chanter un drôle d’air, un air que j’avais entendu à la radio …………………………………………….

Je me suis assis et mes amis ont disparu dans la nuit de la forêt. Il y a un curieux silence, un peu comme quand on se met du coton dans les oreilles. Un silence forcé. Au début, je n’étais pas fatigué, mais mes pieds ont subitement décidé de l’être. Ils ont décidé qu’ils avaient besoin de se reposer et ils ont profité du fait que j’étais assis contre cet arbre pour flemmarder, explorant avec lenteur l’espace autour de mes chevilles. Je me suis dit qu’ils pouvaient bien faire ce qu’ils voulaient. Je me suis dit que j’allais en faire autant. J’ai regardé autour de moi et je n’ai rien vu d’autre que la clairière baignée de soleil derrière laquelle la forêt se prolongeait dans le noir. Je regarde au-dessus de ma tête et, chose curieuse, je n’arrive pas à voir les branches de l’arbre. Il y a comme une ombre qui est disposée au-dessus de ma tête m’empêchant de distinguer le haut de l’arbre. Comme si la nuit était tombée sur le sommet de l’arbre, mais pas en bas, là où je suis assis. Une partie de l’arbre baigne dans un soleil de printemps ou d’automne et une autre partie est plongée dans une nuit noire. Je me suis dit que mes yeux aussi doivent être fatigués, comme mes pieds. J’entends bramer un cerf, on aurait dit qu’il voulait me dire quelque chose ………………………………………………

Je me suis dit que je devais être fatigué et que je commençais à avoir des hallucinations. C’est alors que je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucun bruit dans cette forêt. Ce n’est pas normal une forêt silencieuse, quel que soit le moment de la journée ou de la nuit. Il y a les bruits de la journée, ceux du petit matin, ceux du soir aussi, et puis il y a les bruits de la nuit qui sont différents, mais il n’y a jamais de réel silence dans une forêt. Dans cette forêt, que je connaissais si bien.

C’est à cet instant précis que je me suis levé. Au début, j’avais peur que mes pieds ne veuillent en faire qu’à leur tête, mais mes pieds n’ont pas de tête et, en plus, ils sont plutôt conciliants. Je me lève, donc, et je me dis que je vais rejoindre mes amis au village. Je traverse la clairière encore ensoleillée et c’est là que je vois la maison de mon grand-père. Je m’étais perdu juste à côté de la maison de mon grand-père. Je me dis que c’est étrange, mais je me dis aussi qu’il n’y a pas que mes pieds et mes yeux qui étaient fatigués, ma mémoire devait l’être aussi. Je me dis que mes souvenirs avaient eu besoin de se reposer eux aussi et qu’ils l’avaient fait alors que j’étais assis au pied de l’arbre. Ma mémoire revenue, je me dirige vers la maison de mon grand-père et je toque à la porte. J’entends mon grand-père me crier d’attendre, qu’il arrive, qu’il m’attendait ………………………………….

Je n’entends aucune réponse. Le silence. Je me dis que c’est curieux parce que mon grand-père quitte rarement sa maison, surtout quand il sait que je dois passer. Je me dis qu’il a peut-être oublié. C’est à ce moment que la porte s’ouvre. Sans un bruit, ce qui n’est pas normal parce que la porte de la maison de mon grand-père a toujours grincé et là, elle ne grince plus. Je vois mes amis, ceux qui m’avaient laissé au pied de l’arbre de l’autre côté de la clairière, sortir un par un en file indienne. Ils ont la mine triste et ils sont habillés comme pour un enterrement. Je me dis que c’est un enterrement. Je me dis que c’est l’enterrement de mon grand-père et ça me rend triste. Mais je vois mon grand-père sortir à son tour. Je lui demande en passant devant moi, s’il sait ce qu’il se passe et qui on enterre. Il me répond que c’est mon enterrement ………………………………………………………

Il ne me répond pas, comme s’il ne m’avait pas entendu. Comme si personne ne m’avait entendu. Je les regarde quitter la maison de mon grand-père en procession. Je traverse à nouveau la clairière ensoleillée et je vais m’asseoir au pied de l’arbre. 

Je me sens fatigué tout d’un coup.

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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