# Art de la fiction # 01 Mékong

Je descends au bord du Mékong pour traverser le pont de l’Amitié en béton armé, suspendu entre les deux rives qui se regardent, qui se parlent, qui échangent. À une vitesse vertigineuse, accompagné d’un grondement assourdissant, le fleuve inonde Nong Khai, il provoque peur, effroi, cris. Je pensais le pont inviolable, à l’abri du déchaînement des éléments. Soudainement, le fleuve se creuse, s’amplifie, attaque les maisons de bois qui vacillent avant de s’effondrer. Il me creuse. Je cours pour me mettre à l’abri, je cours poursuivi par les débordements du Mékong, les sirènes retentissent, les douaniers évacuent quelques personnes pour les mettre hors d’atteinte. Le fleuve en furie creuse sous le pont avec un souffle démentiel. Le pont ne tombe pas. Il tremble. Je tremble aussi. Plus d’appui. Rien pour me soutenir. ………………………………………………………………………………………………………….

Je cours vers le centre-ville. À ma gauche le village laotien, à ma droite le village thaïlandais, et moi sur la berge, à la place, me semble-t-il, où l’on poserait le sel au milieu d’une longue table couverte de nourriture, de fleurs d’offrandes. Je cours toujours vers le centre-ville. Eux se font face comme deux visages au bout de la même nappe, ils s’effritent du même mal, plus de chemin, plus de trace, rien qui les relie sinon ce pont qui tient encore. Autour, la plaine, vastes endroits où l’on pourrait croire à une humanité saisissante, peut-être est-ce vrai. Peut-être. Je suis à l’abri, mon sac à dos se fait lourd, les toits de tôle glissent comme des écailles, à gauche puis à droite, non, à droite d’abord, ou l’inverse. Je ne sais plus. J’ai froid, ma chemise de lin s’effiloche, maculée de boue sinueuse ; les murs de bois se défont. Je note l’odeur de fer, de vase, de fumée froide qui me remplit la bouche, la même odeur des deux côtés, la même devant, derrière moi. Je m’enfonce, entouré de Bouddhas de pierre qui me surplombent. Je vois encore leurs visages ensanglantés de boue, la boue rouge déborde de leurs yeux creux, envahit leurs paupières, ils sourient, ils ne cessent pas de sourire. Derrière moi le fleuve gronde, torrent épais qui charrie des toits, des barques, des pagodes entières. L’eau me monte aux chevilles, chaude, grasse, goût de terre, goût de sang, goût de terre. ……….……………………………………………………………………………………………………

J’aperçois Anukampā, dont la robe safran entre deux Bouddhas décapités est le seul éclat de couleur à la sortie d’un temple, il ne me voit pas. Sur le pont presque en ruines, une silhouette menue regarde le fleuve. Elle porte un chapeau d’homme en feutre à large ruban noir, des souliers en lamé or, une robe de soie, ses lèvres sont d’un rouge carmin. Elle ne bouge pas. Le fleuve passe. Elle regarde le fleuve. Il fait chaud. Une chaleur blanche, enivrante, le ciel sans couleur se fond dans la chaleur moite dans l’air humide, flasque. Ma main se pose sur le flanc d’une statue, elle s’émiette sous mes doigts comme du plâtre. Le village laotien se détache de sa rive et glisse dans le courant, avec ses cloches qui sonnent, ses fleurs d’un jaune vif, ses lotus blancs, ses jasmins rose pâle, blanc perle ; le village thaïlandais le regarde partir. Anukampā mains jointes prie. Prières indicibles ……………….……………………………………………………………………………………..

Indicibles prières, les sons formés par sa bouche ne s’entendent pas. Le village laotien continue sa dérive, poussé par le courant. Le village thaïlandais le regarde partir, puis à son tour se penche. Les deux rives s’éloignent l’une de l’autre, on dirait qu’elles s’appellent. La boue me monte aux genoux. Un Bouddha se fend en deux avec le bruit d’une porte qu’on ferme, son cœur blanc se répand sur mes pieds. Sur le pont, une Mercedes noire suspendue se balance au-dessus du vide, au-dessus de la mort, phares jaunes allumés. L’enfant n’a pas levé la tête. Elle est là, sur le pont, dans la chaleur moite de cette mousson tardive. Elle porte toujours le chapeau d’homme au large ruban noir, les souliers lamés or le rouge à lèvres sombre, la robe de soie. La terre rejette la pluie de boue. Sous ma langue, un goût de riz brûlé, de piment, de gingembre ………………………………………………………………………………………………………….…

Je suis le moine Anukampā, il avance sans hâte sur des flots de boue qui le portent. Le torrent s’est tu. Je grelotte, ma chemise de lin en lambeaux laisse entrevoir mon corps maigre, je caresse le moine dont la robe est sèche, tiède, si douce. Ses doigts ont l’odeur du jasmin. Il me tend un bol d’eau claire, la première eau, une sorte de baptême, je la bois lentement, les yeux reconnaissants, elle coule dans ma gorge, légère, froide, sucrée. Nous traversons le pont qui ne finit plus, il se transforme, s’allonge, se déforme à chaque pas. Au milieu, l’enfant au chapeau nous regarde passer. Elle sourit à peine. Le fleuve est large, il est lent, il est là, gardé par le Naga sacré. À l’autre bout la boue cesse comme une marée qui se retire.

À l’autre bout la boue cesse comme une marée qui se retire, elle laisse place à un jardin, un tapis d’herbe d’un vert que je découvre pour la première fois rehaussé par des massifs de calendulas d’un jaune vif, de jasmins aux pétales roses pales, blanc perle, de lotus immaculés ; mes pieds nus sur les pierres ressentent une douceur presque insupportable. Des Bouddhas de pierre blanche rongés d’humidité sourient, intacts, une mousse centenaire entoure, lascive, leurs épaules. Des mangues pendent aux branches des arbres, ils dessinent des cercles où un serpent, gueule ouverte… On entend des rires d’enfants, des voix douces, un bruit de rames, une flûte de bambou. Les deux villages sont là, face à face, intacts, entre eux le fleuve immense, seigneurial, millénaire ; le pont s’est rempli. Les voix sont paisibles, l’air sent la friture, le riz chaud, la terre après la pluie, la mousson. Dans l’herbe, un chapeau d’homme en feutre au large ruban noir deux souliers lamés or côte à côte, une robe de soie, un bâton de rouge à lèvres laissés là, sur le sol. Je passe la frontière.

A propos de Martine Lyne Clop

Professeure des écoles, mémoire Langage et la communication, pratique pédagogique Piaget et Montessori ; travail avec des enfants autistes, trisomiques 21, enfants ayant des difficultés de communication. DESS en droit privé. Master 1 en systèmes de management qualité. Ecole d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles master 1 en sécurité et risques industriels. Master 2 en audit social et GRH. Lectrice assidue attirée par l'écriture, je rencontre lors d'un atelier à Montpellier Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m'encourage à publier La barbarie des exils Editions L'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs. Participe depuis 2025 aux ateliers de Tiers Livre.

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