Arts de la fiction #01 | Trois histoires d’ombres

Je suis sur le quai d’une gare. C’est le matin. Un rayon de soleil, rasant le sol, erre entre deux allées bordées de cyprès comme en voit dans les cimetières. J’attends un train dont l’horaire d’arrivée ne s’inscrit pas encore en lettres ombrées de sel rouge sur l’indicateur électronique. Je me dis, comme pour me rassurer : tu as le temps. Pour l’instant, ce n’est pas la silhouette de la motrice qui requiert mon attention (en général, c’est elle, avec ses grands yeux blanchâtres et son museau allongé, qui donne le signal) mais les allées du cimetière où j’assiste – cependant, de ma position éloignée, je vois flou – au défilé de silhouettes affolées, des hagards qui s’agitent, encostumés de bigres, de volutes et de parures chamarrées. On dirait une transe de carnaval.

(…)

Je suis sur une place de village. Il est midi. Je déduis l’heure de l’absence d’ombres. Je me dis, si le passant qui erre, silhouette affolée, ne traîne aucune ombre derrière lui, c’est que le soleil est à son zénith. Cela ne change rien au sentiment de solitude qui me traverse. Je ne connais pas le nom du village. Je ne sais rien de l’inconnu qui s’éloigne. Je devine, sur son visage, le souvenir d’un maquillage de carnaval. J’ai dissimulé ma peur sous un porche. J’attends des ombres qu’elles m’emportent vers un lieu sûr.

(…)

Je suis devant un portail rongé par la rouille. Sa vétusté m’attriste. J’hésite à en franchir le porche. Il donne accès au cimetière où l’on – qui ? je l’ignore – m’invite à pénétrer. Mon corps est en guenilles. J’entre. Une ombre a revêtu l’uniforme déchiqueté d’un soldat de l’an II. Elle récite en silence la litanie des noms gravés sur ce qui doit être un monument aux morts. Sa forme pyramidale me renvoie à d’obscurs souvenirs. Un cortège d’araignées en costumes d’arlequins m’escorte vers la toile qu’elles tissent avec les corps de leurs prisonniers. On dirait une sarabande de carnaval. Je gravis dans leur compagnie une allée bordée de cyprès qui s’inclinent sur notre passage. Elle nous conduit vers un simulacre de golgotha. Du haut de ce monticule, j’aperçois les vaines lueurs du soir.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, amateur de littérature et de poésie. Pratique l'écriture du fragment. Trois récits publiés aux éditions de l’Amourier et Le Temps qu’il Fait. Textes ici et là dans des ouvrages collectifs et des revues. Parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Mon blog Phrag/mes : https://sergebonnery.com

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