#arts de la fiction #01 | un pain de limace

J’entre dans la cuisine à l’aube. C’est la nuit encore. Sous mes pieds nus je sens la poussière de sable des carreaux; mes ongles frottent le sol; on dirait des griffes. Le réfrigérateur ne fait aucun bruit, son silence m’inquiète. Je cherche l’interrupteur. Là où le mur pèle et laisse sur la pulpe des doigts des trainées blanches. J’allume. Un toupet de mèches grises m’apparait

Je suis dans la cuisine devant ce reflet en pagaille et, derrière, la rue atone. Une lueur longe l’arête du toit de la maison d’en face, comme passée à l’éponge : longue, avec de l’or. Le jour se tire par la peau quand je la vois sur la planche à découper le pain: une limace, énorme. Aussi grosse qu’un pain. Je me penche

Autour du corps de la limace il y a tout un réseau de traces concen-triques, translucides et nacrées. Comme si la limace, s’étant auto-engendrée d’un point de la circonférence du cercle le plus grand, n’avait cessé, en perdant les eaux, de progresser en spirale avant de venir s’échouer au centre de la planche

Je suis dans la cuisine devant une limace énorme posée sur une planche à pain. Le réfrigérateur se met à pousser des petits cris de poule. Au marché hier – j’achetais des oeufs–, j’ai vu un homme découper un homard vivant. De la queue vers la tête, avec un couteau, en remontant. Les pinces du homard étaient tenues par des caoutchouc noirs. « Mieux vaut tuer un homard mort plutôt qu’un vivant », avait dit quelqu’un. Une camionnette passe

Le bruit de la carapace qui se rompt file la rue avec la camionnette; le visage de l’homme qui n’est qu’une ombre fugitive traverse ma mémoire avec celle du couteau

La limace n’est pas noire mais brune avec des taches plus foncées. Elle n’a pas de pattes. Où se trouve sa tête? Avec ses deux extrémités indistinctes c’est une espèce de palindrome caoutchouteux. Est-ce qu’elle dort? On tousse à l’étage : Non, non, je ne veux voir personne. Il semble que la limace grandit malgré moi. Ou c’est moi qui rétrécît tandis que le ciel rosit

Je suis dans la cuisine devant la planche où repose une limace énorme. J’ai faim. Vais-je saisir la limace à mains nues pour m’en débarrasser et me couper enfin une tranche de pain? Où sont le pain et le couteau? Dans le bac de recyclage j’attrape le Monde. Je le déchire en deux. Ça fait un bruit de feuilles. De feuilles mortes. Je plaque la feuille à cheval sur le dos de la limace et je tire. Je tire de toutes mes forces, à deux mains. Ventousée à la planche la limace résiste. Je tire. Je tire encore. Je tire plus fort. Elle se détache. Son poids me propulse en arrière

Je suis dans la cuisine devant la poubelle avec une limace entre les mains. J’entends des pas dans l’escalier. Les pas se rapprochent. Non. Non. Je ne veux voir personne. A. entre, en robe pâle; elle sent comme les fleurs. Elle s’arrête dans l’embrasure. Le jour naissant embrasse son beau visage. Pourquoi jettes-tu le pain, me demande A. en levant gracieusement son bras droit vers moi, il n’est que d’avant hier?

Ceci n'est pas un rêve. Les éléments qui jalonnent le texte sont vrais; seules les proportions ont pu en cours d'écriture se modifier. 

#arts de la fiction # 01-2 | une petite chute en enfer

Je lis à l’ombre du figuier une page de Dante. Le chant d’un oiseau berce les mots . A. m’appelle du dedans et me demande si j’ai du bleu. Du bleu de Prusse. Je lève les yeux. L’oiseau s’envole : un chardonneret ou une mésange. Je sais que le rouge-gorge est mort : qui me l’a dit? Je vois du bleu entre les feuilles. De l’indigo et du cobalt. De l’outremer. Pas de Prusse. Au bord du toit la céramique et le lierre s’enchevêtrent – Regarde dans le placard sous l’évier, je lui dis, il reste quelques pigments –; une céramique de l’enfance qui a changé plusieurs fois de maison, avec un fouet qui va s’abattre sur le cul dénudé d’un garçon (la mère fouettard nous faisait peur tu t’en souviens; où est le père ?) Une figue se détache. Puis une autre. Comme un morceau de placenta. Ou de mou. Une autre encore. Machinalement je regarde mes cuisses allongées nues. Une chenille multicolore se promène. Le voisin allume sa radio: il est midi. A. jaillit en tablier vert ; sa chevelure rousse éclabousse le vert: «Tu peux me prendre… – un avion traverse l’éther –… et le Monde en passant : vite, ça va fermer. Maupassant ? je demande. En me levant je glisse sur un brouet de figues. Plaquée au sol sur le dos je vois le ciel se couvrir de mouches. À mes pieds Dante gît face contre terre. Une édition rare de l’enfer. A. me regarde en contre-plongée, ses cheveux on dirait des serpents. En contre-jour sa chevelure n’est plus si rousse. Le ciel noircit. A. se précipite sur l’enfer; violines les pages du livre dégoulinent; ça sent le vin cuit et le souffre. A. disparait avec les pages. Couchée dans une mare de figues j’ai la salive pleine de dents, elles flottent comme un collier brisé et je peine à retrouver les mots que je lisais avec l’oiseau.

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

6 commentaires à propos de “#arts de la fiction #01 | un pain de limace”

  1. Le clair obscur de l’aube, la clarté qui se refuse toujours, l’oppression de l’étrange, de subreptices analepses qui augmentent le malaise, l’absurde « elle n’a pas de pattes »… Très impressionnant !

  2. Merci pour ce texte qui m’a amusée… « Le réfrigérateur se met à pousser des petits cris de poule. Au marché hier, j’achetais des oeufs, »

  3. Intéressant Nathalie, mais si éprouvant à lire. J’ai une peur panique des limaces depuis l’enfance, mes frères me poursuivaient avec des limaces, ils les coupaient en deux aussi comme le homard. On peut dire que c’est très réussi.

    • (j’ai failli la couper en deux ). Moi ce sont les oiseaux qui volent enfermés… Merci de ton passage Danièle