Comme fleurs pour une amie
Les roses que je lui avais offertes étaient noires, comme la robe de la petite fille. Cette petite fille en noir qui s’appelle Rose. Les roses de Rose, je les aurais voulues moins noires, mais la robe était noire et le cœur avec. Et le cœur des petites aussi. Et le cœur de l’amie. Les roses que je leur avais offertes étaient des roses de mots dont je craignais qu’elles ne les piquent. L’amie a lue mes roses de mots à Rose et aux petites. Elles ont trouvé que mes mots étaient magnifiques, mais pas moi. Ces mots que j’ai écrits pour cette amie comme fleurs, je rêve de les avoir jamais écrits, et je rêve de Rose en robe rose.
La robe blanche
Si elle avait porté une robe blanche, je lui aurais offert des roses blanches. La petite fille est toute fière. Elle a dit me voici et elle a mangé. Le goût l’a déçue. C’était comme si on croquait dans un carton. Mais elle porte sa robe blanche et dans ses cheveux il y a aussi du blanc. Elle est grande maintenant. Les petites ne peuvent pas encore croquer ce carton et répondre amen. Elle oui. La petite fille a longtemps aimé les églises, le parfum de l’encens, les chants, les génuflexions, mais un jour elle a dû mettre une robe noire et c’en fut fini des églises.
« Roses sauvages »
Rose aime les roses domestiques, les roses alignées, les roses en carré, en cageot, en bouquet. Jeanne n’est pas du même avis que Rose. Jeanne dit à Rose : « J’aime les roses sauvages. » Jeanne aime aussi les vers de terre, les scolopendres, les araignées. Elle collectionne des trucs mous qui dégoulinent. Rose collectionne les poupées, les perles, les photos de chatons. Jeanne se moque de Rose. Elle la traite de petite fille modèle et de reine de l’ennui. Rose s’en fiche. Elle aime les roses quand elles sont roses. Jeanne préfère les roses quand on n’arrive pas dire leur couleur, les roses dont on ignore que ce sont des roses, qu’on prend pour des mauvaises. Jeanne dit à Rose : « Je suis une mauvaise herbe. » Rose et Jeanne ne sont d’accord sur rien. Sauf une chose : elles sont d’accord sur Agnès. Agnès aime les roses domestiques et les roses sauvages. Elle aime les vers de terre et les poupées. Elle n’aime pas les tiques et ce produit dont on l’asperge à chaque fois qu’on se promène en forêt. Agnès est d’accord avec Rose et elle est d’accord avec Jeanne, qui sont d’accord à propos d’Agnès pour dire qu’Agnès est trop petite pour savoir ce qu’elle veut pour les roses, mais Agnès sait ce qu’elle veut, elle veut que Jeanne et Rose soit d’accord au moins sur une chose, alors elle fait semblant d’être trop petite pour comprendre.
Gentille maman
Elle voulait être une gentille maman mais pas trop. Pas une maman-gâteau. Elle voulait le bien pour ses filles. Que la vie ne soit pas un enfer pour elles. Elle voulait être à la hauteur, mais être à la hauteur de leur petite taille. Elle voulait grandir avec elles. Est-ce que ça suffit d’être gentille quand on est maman ? Elle se disait que oui, peut-être, mais quand les filles se chamaillent, quand elles pleurent pour un rien, quand elles font le cirque, être gentille, il y a toujours un moment où ce n’est plus possible. Elle essayait pourtant. Elle souriait malgré la fatigue. Être gentille, c’est une qualité féminine, on lui avait dit. Une maman, par définition, c’est gentil, on lui avait dit aussi. Et elle y avait cru. Elle voulait être une gentille maman mais les filles s’étaient battues pour des bottes. Elles voulaient toutes les deux la même paire alors qu’on en a une bonne dizaine, des paires de bottes. Les deux filles hurlaient, se traitaient de tous les noms, se tiraient les cheveux. Alors elle a craqué, elle a crié avec, elle a tiré les cheveux, puis elle s’est effondrée sur le canapé et elle a pleuré. Elle aurait tellement aimé être toujours une gentille maman.
Deux petits garçons
Deux petits garçons les regardent. Qu’est-ce qu’ils leur veulent ? Deux petits garçons sont là. Ils se tiennent la main. Ils ne bougent pas. Ils les regardent. Est-ce qu’ils vont parler ? Ils ne disent rien, se tortillent, hésitent à repartir, mais ils restent là, à les regarder. Elles hésitent à elle vers eux, à leur demander ce qu’ils font là, pourquoi ils restent là à les regarder, mais elles font comme si elles étaient seules, toutes les trois, sans ces deux petits garçons qui les regardent. Elles jouent. La petite donne les ordres et les grandes obéissent : construire un château de sable, creuser un tunnel, promener le bébé, des jeux qu’elles pourraient partager avec les deux petits garçons qui les regardent mais qu’elles gardent pour elles, parce qu’avec les petits garçons ça peut vite mal tourner, ils veulent jouer au docteur ou ils disent des gros mots, mais ces deux petits garçons-là n’ont pas l’air d’être ce genre de petits garçons. Ce sont deux petits garçons presque identiques, l’un des deux un peu plus grand que l’autre, mais sinon pas grand-chose pour les distinguer, deux frères sans doute, un papillon et une chenille. La petite pourrait donner aux grandes l’ordre d’aller les chercher pour jouer mais elle ne le fait pas, elle n’a pas envie. Les deux petits garçons ne bougent toujours pas. On dirait des épouvantails ou des mannequins comme dans les magasins, mais de temps en temps ils se grattent le nez ou ils bâillent, mais c’est tout, ils ne font rien d’autre, à part les regarder. Les deux grandes se disent quelque chose à l’oreille. La petite voudrait savoir ce qu’elles se sont dit. Elle leur donne l’ordre de parler. Elles l’entourent et lui parlent aussi à l’oreille. D’accord, dit la petite, et elles s’en vont.
Peur de l’éternité
L’a-t-il ressentie, cette peur, quand il a retourné l’arme contre lui ? Ce n’était pas de l’éternité qu’il avait peur, c’était de la vie, c’était de lui-même, c’était du temps. Mais au dernier moment, quand il est trop tard, l’a-t-il ressentie, la peur de l’éternité ?
Jouer à penser
Et si on jouait à penser, propose Agnès. Toi, Jeanne, tu penserais à Rose, et Rose penserait à moi, et moi, je penserais à toi, Jeanne, comme ça chacune d’entre nous penserais à l’une des deux autres, et après on inverse les rôles, c’est moi qui pense à Rose, Rose qui pense à Jeanne, et toi, Jeanne, tu penses à moi, et comme ça on a toutes pensé à chacune d’entre nous. Et qui c’est qui pense à maman, demande Jeanne. Toutes les trois, on peut jouer à penser très for à maman, pour voir si elle nous entend penser à elle, dit Agnès. Et toutes les trois essaient et leur maman vient leur demander si tout va bien. Ça a marché. Et si on jouait à penser à … Elles ne disent plus rien. Penser à lui, ce n’est pas jouer.
Adieu, je pars !
En face, l’horizon. Le Jura. Il s’assied sur un banc. En-dessous, le village. Il se lève. Il fait beau. Trop. Il fait chaud. Trop. Le soleil bientôt se couchera derrière le Jura. Il s’assied. Le village semble endormi. Elles y jouent. Il n’y pense pas. Essaie de ne pas y penser. Il sent l’objet dans sa poche, l’empoigne, le relâche. Elles dessinent. Lui aussi a aimé dessiner. N’y pense plus. Ne pense pas. L’objet dans la poche : il le reprend dans la main, le sort, le porte à sa tempe. Le soleil est passé derrière l’horizon. Il est temps.
Pourquoi ?
Ça s’insinue sans cesse, insidieusement, ça ne s’éloigne que pour revenir avec plus de violence, ça martèle, ça s’enfonce dans le crâne, ça fait trembler le corps entier. Elle a beau se boucher les oreilles, elle l’entend qui hurle. Si on pouvoir se boucher le cœur… Elle tente de penser à autre chose, de travailler, de rire, mais ça revient, toujours. Elle sait que c’est inutile, qu’il ne peut pas y avoir de réponse mais c’est là : pourquoi ? pourquoi a-t-il… La phrase n’a pas besoin d’aller jusqu’au bout pour faire mal. Il suffit d’un moi : pourquoi. Ce n’est même plus une question. C’est quelque chose de mécanique, le tic-tac d’une montre, un compte à rebours. Elle essaie de dormir mais ça continue dans ses rêves, ça colore tout de noir. Elle se laisse envahir : pourquoi, pourquoi, pourquoi, ça n’arrête pas. Puis c’est plus faible. C’est là mais ça ne crie plus, ça murmure, ça se grave en elle, ça se fige, ça reste et on s’y habitue. Parfois, elle se réveille, en sueur. Pourquoi ?
Vivre
Il faut vivre, dit-on. Il faut. Alors elles vivent. Au début, elles font semblant, pour faire plaisir aux gens, puis elles prennent au jeu. C’est un jeu compliqué, que le jeu de vivre, les règles n’arrêtent pas de changer, mais il faut vivre, paraît-il, il faut bien vivre, on leur dit. Il faut bien, elles ont compris, il faut bien, même si, elles essaient, et souvent ça marche, il faut bien vivre, mais bien vivre, est-ce qu’elles peuvent, avec ces règles qui changent tout le temps, ces gens qui sont là puis soudain qui ne sont plus là, il faut bien vivre, c’est comme ça, on leur dit aussi ça, c’est comme ça, c’est la vie, on n’y peut rien, il faut bien vivre. Alors elles vivent et parfois elles ont l’impression de vivre bien. Le jeu est vaut la chandelle, on leur dit aussi ça, mais ne comprennent ce que c’est que cette chandelle, la vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie, encore des mots qu’on leur dit, vis ta vie, vivre et laisser mourir, c’est le titre d’un film, elles sont trop petites pour le regarder, elles auraient voulu ne pas le laisser mourir mais elles n’ont pas pu et maintenant il faut vivre et le laisser être mort.