• arts de la fiction, le cycle hebdo 2026-2027 :
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Nous nous sommes ancrés, pour le départ de ce cycle, sur le double protocole proposé par Michel Butor (c’était la fête de son centenaire, comment prendre un autre point de départ!) dans Matière de rêves: d’une part un processus de génération, chaque image servant d’appui à un nouveau basculement, un autre grossissement, ou une association sans référence à ce qui avait mené à cette image, et d’autre part un processus d’amplification : chaque fois que le texte s’ensable ou se confronte à un blocage, retour quelques lignes en amont là où il nous avait mené, et reprise, autant de fois que nécessaire…
Pour cette deuxième proposition, comment ne pas s’ancrer de nouveau dans ce tome X de Michel Butor, où Mireille Calle Gruber a rassemblé des Ècrits sur divers sujets, un ensemble de 1000 pages qui semble bien le laboratoire de Butor, son ancrage à lui, en amont des livres…
Comme ce texte étonnant, depuis la figure du Hermès grec, le «dieu des voyageurs» : qu’est-ce qui, depuis l’origine, en nous poussant à l’en-avant, associe le mouvement — le déplacement dans l’espace —, à un diffèrement de notre intimité, ou sa venue plus auprès de nous-mêmes, nous autorisant à nous en saisir ?
La technique de Butor, dans ce laboratoire : chaque fois il commence par le dépli analytique, nous donne une grille d’approche de cet impalpable qu’il cherche à conquérir.
Et, pour nous, prendre appui sur la singularité de cette grille: il déplie cette question de la translation dans l’espace, à la fois dans son historicité et à la fois dans ses modes techniques — la marche, le cheval, puis le véhicule, et donc la roue, et ce qui remplace la marche par «la glisse», et viennent alors les trains, puis les avions, avant fin sur perspective quasi hors galaxie.
Mais singularité: à chaque étape, il intègre ce qui en est comme l’opposé : l’auberge, pour le temps du cheval (mais oui, comme celle du Don Quichotte!), la roulotte comme intérieur ou théâtre ambulant, et, pour le train, bien sûr la gare… La gare n’est pas le voyage, elle le précède, en est l’aboutissement, ou l’attente et le transit… Pourtant, littérairement, elle incarne comme par négativité, ou bien ce statut provisoire, latent, encore quelque chose du voyage lui-même, qu’elle seule révèle.
On porte sans doute chacun mémoire disjointe de quelques gares trouvées dans les livres: la salle des pas perdus de Saint-Lazare au moment des vacances de Pâques au tout début de la Recherche, plus avant, chez Dickens, L’embranchement de Mugby, qui a donné chez Kafka ce sommet qu’est son Souvenir du chemin de fer de Kalda. Ou bien le buffet de gare dans L’usage de la parole de Nathalie Sarraute (qui aurait pu être un départ aussi à cette proposition), ou bien le voyage de nuit, de Perpignan à Nancy, dans la mobilisation de 1938, dont Claude Simon fait son magnifique Acacia.
Et puis, pour moi (mais vous devez être nombreuses et nombreux à le connaître aussi), ces pages d’ouverture d’une réussite singulière, La presqu’île de Julien Gracq, justement parce que description (mais remplie de micro-déplacements) d’un sas temporel, l’attente par le narrateur (au nom transparent de Simon) de quelqu’un qui, n’étant pas au train de Brévenay à 12h53, sera probablement au train suivant, vers 17h ou 18h…
Et c’est ce grossissement d’un ensemble de presque rien, mais qui inclut l’auditif, les silhouettes, les perceptions et sensations, et surtout cet entrecroisement du jeu des lumières et des formes géométriques (verrière avec sa marquise, teintes brunes et assourdies ou rouillées des métaux, train de marchandise à l’arrêt), qui vont manifester la littérature dans ces quatre pages du départ de récit (doc joint à télécharger).
Et c’est ce que je vous propose pour cette deuxième proposition:
• tout d’abord, rassembler la liste restreinte de ces images de gare qui pour vous sont restées rémanentes, comme fixes à jamais, sans doute reliées à des sensations particulières, à distance dans le temps comme à distance dans l’espace… ce bref inventaire (un lieu, une date, une ligne au plus près de pourquoi cette rémanence), prendre le temps d’y procéder — le joindre au texte que vous publierez ici, ou pas…
• et puis se saisir d’un des items de cet inventaire, se servir de la grille (formes, couleurs, attentes, lumières, silhouettes, bruits et appels, contrejours, éblouissements) proposée par Julien Gracq, pour rendre manifeste ce temps provisoire, qui a fait de cette gare, pour vous, rémanence définitive…
Et ne pas me dire que cela ne correspond à aucun souvenir, aucune piste !
Bien s’ancrer dans l’idée qu’on ne travaille pas à un «texte» qui ait l’autonomie d’une nouvelle (mais il y en a tant, dans l’univers des nouvelles, qui sont des récits de gare), mais un moment d’ouverture : ce sas de la gare, en faire la marche ambivalente d’un voyage, ou du départ d’un livre, au moins s’en donner fictivement l’illusion, se placer dans cette situation d’un ébranlement… Alors oui, notre récit d’un départ (ou attente, ou sas, ou transit) sera le départ d’un récit…
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