L’appartement est spacieux, au troisième étage, le dernier – on le voit un peu de temps à autres dans les films qui ont un rapport avec l’affaire – un grand truc, style cent vingt mètres-carrés peut-être, ils ont dû l’acheter, on ne sait pas trop depuis combien de temps il et elle et les enfants vivaient là, il y a certainement quelque chose dans la biographie (non traduite) peut-être pas des données (comme on dit) sur le plan ou l’espace – c’est au troisième, c’est ceint de balcons, aux fenêtres des toiles vertes protègent du soleil, dans la cour des palmiers – il y fait chaud, la proximité du ministère des affaires étrangères était apparue lorsqu’ils avaient cherché quelque chose dans cette banlieue-là, nord, loin du centre – scolariser les enfants n’était plus un problème, trois filles, un garçon, tout ce monde-là était adulte à présent – mais maintenant venait la génération suivante, un petit était enroute, un autre n’avait pas deux ans – il faudrait se renseigner, cette parentèle-là vivait-elle dans la proximité ? Ailleurs ? Parfois reviennent certains plans de Siamo tutti bene (ils vont tous bien) des gens comme les autres certainement, quelque chose de ce style, qui vont à la mer en été, ou alors à la montagne (ils vont tous à la mer en été, dans ce pays-là, et pour les éviter mieux vaut trouver autre chose, autre part – et peut-être qu’Eleonora n’aimait pas la mer (c’est Poiccard – ou alors Kovacs – qui rapplique avec son clop au bec, face caméra à sa droite tout en conduisant « si vous n’aimez pas la mer » etc.) (c’est au début d’À bout de souffle il vient de voler une chevrolet sûrement et il prend la nationale 7 – « que l’on soit deux trois quatre cinq six ou sept » disait le fou chantant – ou chantait le fou disant) – cinq pièces cuisine deux salles de bain – assez grand standing – Rome via Forte Triomphale – c’est juste chez lui, mais ils avaient aussi une maison de vacances à la mer, c’est apparu aussi une ou deux fois, c’était à Terracina, une image de lui en costume trois-pièces croisé prince de galles ou quelque chose tenant par la main sa fille qui n’a pas trois ans, sur le sable – c’est apparu, le mieux serait de la poser là, le tout serait de la retrouver et d’abord de la (re)chercher, une espèce d’album de famille qu’on pourrait réunir – depuis tout ce temps, ces gens-là sont tous partis, l’eau sous les ponts et les marées et les goélands – depuis si longtemps à vivre là (ils se marièrent en quarante-cinq, elle était en blanc, il était en frac, par exemple aussi, il faudrait se renseigner sur son nom de jeune fille (Chiarelli), comme on dit comme on disait : le dit-on toujours, en changent-elles toujours – mais le souvenir indique une classe supérieure, une certaine noblesse tandis que lui était fils de commerçant employé) – de nombreuses manifestations de soutien, en cette même église pour les quarante ans de l’arrachement à l’affection des siens – elle est sans doute là, dans la cuisine, à préparer le petit déjeuner, le café, ily a sans doute des gens de maison (une bonne on disait, une nounou que sais-je)
L’entrée se situe au fond d’un long couloir ou en marque le début – sur la droite en entrant, un assez grand salon, la salle à manger voisine une cuisine, ces trois pièces-là donnant sur la rue – il se peut que dans le salon sur l’un des fauteuils se repose quelqu’un – la longue faux, les habits noirs, le masque de celle, rouge, revêtu par (longtemps j’ai cru qu’il s’agissait de Barbara Steele, on la voit dans 8 et demi (2F,1963) et aussi dans Sois belle et tais-toi! (Delphine Seyrig, 1976-82) mais en réalité (?) non) Hazel Court dans le rôle de Juliana, ou Francesca et son amoureux cinglé (Vincent Price) même s’il ne s’agit pas d’un cours d’histoire du cinéma, mais d’histoire tout court – le cinéma de Francesco Rosi, tournant à la même époque dans le même temps l’arrêt du christ du côté d’Eboli – sur l’arrière trois chambres, la salle de bain, les toilettes et une salle d’eau – donnant sur le jardin, une colline au loin, des palmiers et des fleurs, la campagne au fond de la perspective aussi, c’est au nord – le cinéma parce que l’Italie et ses péplums et Sergio Leone et ses westerns, le mouvement, le gros plan, parce que, à quelques années de là, le petit avion d’Enrico Mattei s’écrase avant d’arriver à Milan, parce que Gian Maria Volontè l’interprète

comme il l’interprétera, lui, plus tard et que sera reproduit l’appartement, qu’on peut découvrir derrière l’acteur – une photo ou plusieurs, cet acteur-là dans le coffre d’une autre chevrolet conduite par un certain Corey (Delon) et bizarrement, à contre-emploi dit-on, Bourvil (André Raimbourg) en inspecteur ou commissaire de police nommé Mattei (Le cercle rouge – eh oui – Jean-Pierre Melville (alias Grumbach), 1970) – un décor, un petit enfant et un grand-père (il disparaît, gauche cadre)

– le cinéma comme antichambre, cette histoire qui raconte et fait revivre les disparus – un peu comme Paul Meurisse dans sa baignoire – sauf que la réalité dépasse toujours quelque imagination que ce soit (ou peut-être pas) – dans ce film (Il caso Moro – Giuseppe Ferrara,1986) les livres, les colifichets, le décor repris de quelque part, les accessoires, les napperons sous les statuettes, les souvenirs de voyage, les cadeaux – toute une longue histoire qui part du sud, d’amitié religieuse (elle et lui sont pieux, se sont connus aux jeunesses catholiques pendant la guerre, sous le fascisme) puis d’amour (qui sait) et l’ascension, les enfants, le professorat de droit puis les responsabilités politiques et l’écriture d’un peu de constitution, les amitiés et les adversaires – tout à l’heure, ce sera l’aide de camp qui sonnera à la porte, au fond du couloir, là-bas
il y a, ce soir, il est tard et je ne dors pas, il y a ce soir quelque chose qui ne tournera pas rond – l’insurrection, la volonté de nuire des provocateurs, de faire peur afin que la force reste à la loi – qui saura jamais qui a mis le feu à la mairie de Limoges ? On voit un type jeter un pavé sur le pare-brise d’un camion de pompiers (cette indignité de détruire toute humanité dans ce qu'elle aide, soigne,porte secours : une honte) s’en aller en courant puis se faire molester par des manifestants : qui est ce type ? un flic - qui l’appointe ? L'État. Ce n’est pas le lieu, cet atelier (mais c’est le troisième paragraphe – et d’ailleurs si ce n’est jamais le lieu, c’est que ce lieu est partout) dans la rue (il est deux heures vingt-quatre) on n’entend plus les sirènes de police/pompiers/ambulances – il y a quelques autos qui passent il se peut que des odeurs de brûlé stagnent et me parviennent : l’état dans lequel se trouve le pays, et son État qui devrait protéger le peuple – et ses tenants ses ministres mais son éducation et sa police (des hommes comme les autres cependant, vrais prolétaires, pères et mères de famille…) sa justice et ses hôpitaux : saccagés… À un moment, tout devient insupportable – peut-être fermer les écoutilles, aller dormir, en finir avec ces bruits et ces cris, non rien juste un taxi privé, il refait froid, faisait-il la même température, il y a soixante-cinq ans alors que j’en avais huit – ici ou vers Nanterre, les ponts sur la Seine, et le préfet ancien toujours nazi faisant donner la force, la troupe, la haine le racisme ? Ce ne serait donc que cris, meurtres, assassinats, incendies ? Demain, tout à l’heure, ils en seront à compter – ils y sont sans doute, maintenant – épuisés hagards sonnés de n’avoir pas voulu et surtout su entendre, écouter, parler, de toujours se draper dans leur arrogance, leurs cravates et leurs petits complets bleus – ce n’est pas la place de la littérature, non, ni celle d’un exercice d’atelier mais tant pis : sans doute en codicille
“ si ce n’est jamais le lieu, c’est que ce lieu est partout”
Merci Piero.
merci à toi Ugo
Ce n’est peut-être pas la place, après ces appartements au soleil à la mer à la montagne les noms de famille ce qu’ils traduisent et le reste, mais qu’est-ce que ton codicille fait du bien. Merci, Piero.
(tant mieux) merci à toi Anne
toujours le vertige à te lire, je perds pied parfois mais les repères cinématographiques scandant le récit agissent, redressent ! toujours plaisir de découvrir la singularité de tes textes.
j’apprécie beaucoup le contenu de ton codicille.
Merci à toi Huguette – difficile aussi de rester indifférent.e à ce qui se passe malgré tout… Bonne suite à toi
un codicille en lettres toutes serrées qui nous happe, qui dit si bien ce qu’on ressent soi ces jours-ci
« et d’ailleurs si ce n’est jamais le lieu, c’est que ce lieu est partout »…
et ton art du récit à nous entraîner comme ça dans cet appartement du troisième étage et une fois qu’on a commencé, on ne peut plus s’arrêter, toute l’histoire du cinéma se met en branle et défile avec les scènes qu’on a pu mémoriser, les visages des acteurs, la vie tout court
merci Piero
(mon art mon art… :*))) mais merci é toi Françoise (j’aime le cinéma :*)))
« – le cinéma comme antichambre, cette histoire qui raconte et fait revivre les disparus – un peu comme Paul Meurisse dans sa baignoire – sauf que la réalité dépasse toujours quelque imagination que ce soit (ou peut-être pas) – »( me souviens, mon père disant si je le raconte on pensera que c’est faux ) (me souviens être terrifié par Meurisse les yeux blanc sortant de la baignoire) ( et l’histoire vraie de la « baignoire du père?)
« Ce n’est pas le lieu, cet atelier (mais c’est le troisième paragraphe – et d’ailleurs si ce n’est jamais le lieu, c’est que ce lieu est partout) » Merci pour ce quatrième paragraphe et de faire venir à la lumière ces questions qui hantent