arts de la fiction #05| la casita du Guadarrama

Rassemblant tout mon vocabulaire, je demande où sont les toilettes, Monica, m’indique en parlant très vite ce qui semble être la porte au fond du couloir, j’en ouvre une pour tomber sur une chambre avec un matelas sans drap, une autre avec un dormeur, je finis par les trouver – sauf que je n’arrive pas à en sortir, trifouille la serrure, j’ai beau faire coulisser la chevillette d’un côté de l’autre, la porte reste fermée, je titille la poignée qui me reste dans la main, à quatre pattes, récupère la vis tombée derrière les tuyaux, la recale dans sa clavette, mais bien coincée, il y a une lucarne, ne petite étagère avec un diable moqueur, mes hanches ne passeront pas. Ça fait une heure que je suis dans les cabinet du chalet de Navacerrada. J’entends derrière la porte de l’agitation, des paroles pleines d’interrogation, je devine des yeux écarquillés, des sourcils au plafond et des pas sur la moquette du couloir sans doute accompagnés par des haussements d’épaule, il faut vite reprendre la situation en main, j’exécute les mouvements en sens inverse très doucement pour ouvrir enfin la porte, Monica et sa sœur me regardent et m’expliquent que je ne suis pas la première. La chambre comporte des lits superposés, une fenêtre sur les toits du village, une armoire avec une glace où je peux discerner leurs regards amusés, je sors les cadeaux que Maman m’a donnés un fromage un peu mou transpirant, une bouteille de vin chaude, Monica les pose sur la table de chevet et sort un pick-up avec un quarante cinq tour de Julia Iglesias, il chante en français me dit elle, et aussitôt sort des habits pour descendre ce soir au village, je mets ma robe à pois violette que j’ai eu pour mon anniversaire, je ne l’ai mise que dans ma chambre en me pinçant les joues pour faire la belle, je trouve qu’elle fait un peu trop habillée, mais puis qu’ici, c’est carte blanche, Monica m’encourage, les deux sœurs pourtant ont juste changés de t-shirt, en restant en jean et en ballerines.

Un escalier en colimaçon rejoint la terrasse où la famille joue aux cartes sous un figuier, ils se sont poussés sur la table pour nous faire de la place, les cartes ne sont pas les mêmes, il y a des cornichons ou des espèces de massues, des épées, des écus qu’ils appellent « oros » le roi et les cavaliers, les explications fusent confuses, la nona qui est naine a pris la main, sur son tabouret escabeau, elle m’explique volubile sourire en coin, les règles, elle manie vite les cartes avec ses mains d’enfant, on est nombreux, des sœurs, des cousins peut être aussi, je ne saisis pas tous les liens, le petit frère très excité me demande si c’est vrai qu’à Paris, il y a un anneau qui entoure la capitale où les voitures peuvent circuler et plein d’autres questions techniques ou géographiques combien y a t’il d’habitants en France et à Marseille, si je préfére Rocheteau ou Platini, c’est la coupe du monde. Plus tard, la mère arrive en peignoir, un beau visage un peu creusé, les yeux cernés très enfoncés, en portant une casserole avec des bigoudis, elle s’installe à la table demandant ses cartes, tout en jouant, elle roule ses long cheveux noirs autour des rouleaux, la toilette du soir est conviviale comme dans un salon de coiffure où les femmes se retrouvent pour parler, la partie de cartes ne baisse, chacun exagère la victoire ou les défaites en ramassant les plis, l’excitation monte d’un cran, on mise des sommes avec des allumettes, tout ça avec les allers et venues de la mère qui part répondre au téléphone longtemps, elle revient magnifique dans un pantalon blanc et chemisier à fleur, cigarette à la bouche, verre à whisky dans une main et pose sur la table de sa longue main aux ongles vernis une cartouche de cigarettes, pour distribuer un paquet à chacun, les parents m’ont bien recommandés à Rome, fais comme les romains, alors je suis le mouvement, les cartes, la tante, les cigarettes,la vraie vie dans cette maison des montagnes avec un jardin en espalier, des cactus, des figues de barbaries, des plantes grasses avec de grosses feuilles piquantes qui dégringolent des marches, en fumant et en mangeant des graines de tournesol très salées dont on crache les coquilles par terre, une mère qui n’apparaît qu’après six heures du soir, élégante et fatiguée, la cigarette entamée, prodigue nous donnant de l’argent pour aller au village.

On passe avant au sous sol dans la chambre de Pilar, la nobia du frère qui n’est pas là, une chambre au mur de chaux blanche, un crucifix au dessus du lit avec une branche de buis un peu inclinée, Pilar nous attend assise sur une chaise, imposante dans sa robe noire et ses cheveux qui descendent en boucle sur les épaules, guitare en main, elle chante des romances en anglais à la Joan Baez, et aussi des chansons catalanes qui semblent être politiques, très entraînantes, un peu comme la chanson des partisans, Monica et ses cousines reprennent en chœur et je les rejoins sur le refrain en martelant les syllabes que je saisis, puis elles discutent, Pilar un peu comme une cartomancienne au milieu de nous, je comprends qu’on parle d’amour, de contraception, ils sont trop nombreux dans la famille, elles sont toutes pour l’amour libre, on racontes histoires, celle qui était tombée enceinte sans avoir couché, je te jure, comme l’immaculée conception, on parle aussi du sida, je prends des airs entendus, de celle qui connaît la vie mais quand au repas la mère me demande si j’ai un nobio, je deviens très rouge, le silence qui suit avec les bruits des couverts, très long. Monica m’a alors proposé un échange, la photo de son frère contre celle du mien.

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.

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