#05 arts de la fiction | Entrer dans une maison inconnue

Les talons de la femme vacillent sur le chemin pierreux alors qu’elle suit l’enfant. Ses chevilles osseuses se tordent sur les cailloux. Elle écarte un peu les bras pour garder l’équilibre, comme une funambule maladroite. Elle s’approche du bord du chemin et sa jupe s’accroche aux ronces. Devant elle, l’enfant avance d’un pas sûr, presque léger. Ses cheveux de couleur paille sont trop longs et emmêlés. Ils lui tombent entre les omoplates. Son short flotte autour de ses jambes maigrelettes. De temps en temps, l’enfant se retourne pour s’assurer que la femme marche bien derrière, et ses yeux, d’un gris très pâle, s’attardent sur elle comme s’il allait lui adresser la parole, mais il ne dit rien.

Une fois le bosquet de chênes verts dépassé, la maison apparaît, massive, ramassée et sombre. Ses murs de pierre brune sont mangés de lierre jusqu’au premier étage. Le toit s’affaisse légèrement en son milieu, comme un dos fatigué, et pourtant la bâtisse a une solide allure, elle donne l’impression qu’elle tiendra debout encore plusieurs siècles. Sur toute la façade, une seule fenêtre a les volets ouverts, la plus haute sous le toit.

Arrivé près de la maison, l’enfant monte deux marches de pierre, creusées au centre par des générations de pas. Il ne s’annonce pas avec le heurtoir, une énorme main de métal noir plantée dans le bois de la porte, dont les doigts semblent contractés de douleur. Il pose sa petite main à plat sur le battant, une main aux ongles noircis de terre dont les jointures blanchissent sous l’effort. Il pousse en ahanant un peu, son mollet maigre se tend sous la peau hâlée, son talon se décolle du sol. La femme monte les marches précipitamment pour l’aider, mais l’enfant se presse pour ne pas avoir à refuser son aide. La porte cède avec un long gémissement.

La femme entre à sa suite. Il fait frais, une odeur de cendre froide et de bois humide flotte dans l’air. Elle s’arrête, il lui faut un moment pour distinguer la pièce : une cheminée immense, noircie jusqu’au plafond, une longue table de bois couverte d’une poussière grise, des chaises au paillage fatigué, une horloge dont le balancier ne bouge plus. Elle ramène les pans de sa veste sur sa poitrine et croise les bras par-dessus, les doigts serrés sur le tissu.

Il n’y a personne. L’enfant se tourne vers elle avec un demi-sourire, un air malicieux passe sur son visage. Les grands yeux sombres de la femme, légèrement cernés, font le tour de la pièce, à la recherche d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’une trace de vie. Soudain, l’enfant part en riant et grimpe l’escalier de bois quatre à quatre. La femme l’appelle et monte à sa suite.

L’escalier grince sous ses talons, chaque marche semble se plaindre de son passage. Elle s’agrippe à la rampe, polie par le temps. En haut, un long couloir s’étire, tapissé d’un papier peint fané qui se décolle par endroits en longues langues jaunies. Quelques cadres vides sont accrochés aux murs. L’enfant a disparu. La femme s’arrête et tend l’oreille, mais la maison garde le silence. Un silence épais, comme si les murs retenaient leur souffle.

Sur le plancher, la poussière forme une couche grise révélant que personne ne l’a foulé depuis des années. Pourtant, une trace de pas traverse le couloir, et mène à la dernière porte. La femme n’ose pas s’approcher pour voir si ce sont les petites empreintes de l’enfant ou celles de ses propres chaussures.

Elle pousse la porte. Dans la pièce, les meubles sont recouverts de draps blancs, ces formes immobiles ressemblent à des gens endormis. Un lit étroit, en fer, est poussé contre le mur. L’enfant est là, debout devant la fenêtre ouverte, le dos tourné. Elle voit ses épaules pointues sous le tee-shirt délavé. La lumière passe autour de lui sans vraiment éclairer la chambre. Au mur, un miroir piqué de taches noires qui renvoie les formes drapées de blanc, la fenêtre. Dans le reflet, une seule silhouette, floue, apparaît dans la pièce.

Elle veut dire qu’elle n’est jamais venue ici, mais les mots restent au fond de sa gorge. Ses yeux s’agrandissent. Elle s’avance et tend vers la petite épaule une main qui tremble légèrement. L’enfant se retourne alors, la regarde longuement de ses yeux trop pâles, et recule d’un pas, comme on recule devant un courant d’air glacé. Elle frissonne à son tour et, du même geste que tout à l’heure, resserre sa veste contre elle.

En bas, la lourde porte s’ouvre. Une voix d’homme résonne dans l’entrée : « Il y a quelqu’un ? »

Ni la femme ni l’enfant ne répondent.

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