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Fragment

(Petit) morceau d’une chose qui a été brisée, déchirée. Fragment d’un os, d’une planche pourrie, d’un rocher, d’une statue antique ; déchirer une lettre en petits fragments, vase qui se brise en mille fragments. (TLFI)

J’aime écrire par fragments. Par petits bouts. Brisés. Déchirés. Petits morceaux de quelque chose qui sans doute me dépasse. Dont je sais bien toutefois très fort que ça ressort du désir. Mais ça s’exprime avec des trous. Pas linéairement, avec un début, un milieu et une fin. Des bribes. Une écriture trouée. Mes fragments creusent justement la brisure, la déchirure. Je me dis que j’ai choisi d’habiter un territoire lui-même mosaïque, îles fragments qui se déplient elles aussi autour d’une déchirure sur lequel le monde entier semble se replier et se déplier.

Presque

Elle a presque failli réussir à sauter du grand plongeoir. Il a presque osé participer. Elle y est presque. Presque arrivés ! Il s’est presque endormi. Elle a presque fini. C’est presque prêt ! Il a presque fini son assiette. Je ne mange presque plus de viande. Il fait presque nuit. Elle ne dort presque pas. Il ne rit jamais, ou presque. Elle réussirait presque à me faire regretter. Il n’a presque rien oublié aujourd’hui. Elle n’est presque jamais arrivée en retard cette semaine. Il a presque raté son bus. Je ne l’ai presque pas vu ce trimestre. Il n’y avait presque aucun parent à la réunion. Il fait presque ses nuits. C’est presque chaud ! Il n’y a presque plus rien à manger.

Vive ce jour

La lumière
La blessure
La brûlure
La chair

En quête de l’autre

J’ai appelé mes parents aujourd’hui. Ils se replongent dans la quête généalogique.  Demain, ils vont se rendre au cimetière de Mouchamps, où est enterrée ma famille grand-paternelle. Sauf un défunt. Enterré, à côté, dans une tombe qui n’en est plus vraiment une, à l’abandon. Mon père a répondu à l’appel de la mairie. Il s’agissait de son grand-père : Pierre Picherit. Il le savait. Tout le monde savait dans la famille, même si on a fini par oublier. Un défunt à côté des défunts, à part, dans une tombe de fortune, à côté du caveau familial. Cet appel de la mairie a ravivé une question enfouie. Pourquoi le grand-père de mon père est-il enterré à part, au bord des autres ? Leurs recherches leur ont en plus appris que l’oublié en question est celui-là même qui avait fait l’acquisition de la concession à perpétuité dans laquelle il n’a jamais reposé. Y est enterré un jeune frère, mort à vingt-trois ans. Y sont enterrés ses parents, morts l’un et l’autre à quelques mois d’intervalle en 1919, peu de temps après le mariage, en janvier, de l’oublié avec mon arrière-grand-mère. Lui-même est mort en 1924, des suites de la guerre. Son corps ne s’est jamais remis d’une blessure au poumon. Mais plutôt que de rejoindre le caveau familial, il a été enterré à côté, quand par la suite tous les morts de sa famille ont été inhumés dans la concession qu’il avait acquise pour elle, à vie… Ni mon arrière-grand-mère qui s’est rapidement remariée, ni ma grand-mère qui a toujours vécu avec sa mère, même mariée, et mère à son tour, n’ont fait les démarches pour le rapatrier dans le caveau familial. Il avait pensé aux autres, aux siens, et les siens semblent ensuite l’avoir oublié. Ou bien c’est une tout autre histoire. Et surgissent les questions. Et se glisse l’écriture.

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. J'anime des ateliers d'écriture au lycée et maintenant un peu ailleurs. C'est l'horizon mais beaucoup de chemin encore !

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