carnets individuels | Philippe Sahuc Saüc

Au coin de la rue, elle pose sa main sur mon avant-bras, comme sur un levier. #1

L’appétit me quitte au novembre de mes sept ans, dans l’escalier au fromage de tête devenu indigeste, tout me fait nausée jusqu’à être dehors… #2

Dehors, il y eut l’exception des rôtisseries qu’on sort sur les trottoirs, particulièrement les matins de dimanche où il ne pleut pas mais où parfois, en novembre, le soleil est en mélange avec la brume : jouer à s’approcher, se reculer, sentir jusqu’où l’appétit de vivre remonte, à partir d’où je m’écœure. #3

Phrase qui viendra entre sommeil et réveil… #4

7h20 : un fleuve de lumière laiteuse travers une marée basse grise.8h : les avions sont passés, leur traîne fait croire que leurs vols brillent…11h : comme ce gris va bien avec le parfum des épandages d’automne !15h : le gris est passé devant les feuilles : il pleut.#5

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué qu’il y a encore des taches rouges sur la corniche de briques ; il y a plus de quinze ans, alors que nous marchions le long du quai, Bobondiŋ et moi, un poids-lourd a écrasé une boite de concentré de tomate sur la chaussée, tachant nos vêtements et jusqu’à la corniche, que personne n’a nettoyée depuis ; Bobondin, lui, n’a pas pu rester. #6

La bouche tordue du sourire toujours prêt, l’œil qui pétille trop pour que l’on croie que c’est vraiment le journal qui est lu _ Homme ou femme, le visage pas complètement déplié et qui se tourne encore pour effacer l’ouverture restante, tombe la neige des cheveux dessus _ Au front l’apparence est intacte d’une possible réception haute, trahie quand même par la bouche et son rictus guettant la goutte qui pourrait en choir. #7

Liste des noms propres que j’aurais croisés en un jour… #8

Ne pas s’attarder sur… #9

Pendant que je prononce la formule il était une fois, je voudrais ne pas avoir déjà franchi la frontière et pourtant je frémis d’avance au dénouement imprévu pouvant advenir mais voilà, peut-être qu’il vaudrait mieux simplement un arrêt sur image ou une pure suspension du temps qui vole, ou même effeuillage d’images, sans déroulement, plutôt avec enroulement de pellicule et puis un léger cisaillement qui permettrait de faire en sorte qu’il soit deux fois, dix fois et même… #10

Les gouttes sont figées sur le carreau. L’averse a donc cessé, j’en entends d’ailleurs le crépitement en négatif désormais. Les gouttes sont innombrables. Je ne fais pas le poids, même en restant du côté de la vitre où l’on ne ruisselle jamais. Les gouttes ont une lunule blanche et un cœur noir, comme des yeux. J’ai cherché un regard, je reste sur le carreau.#13

La gâchette a déverrouillé la lourde porte qui s’entrouvre en raclant le sol, le bruit de la pluie s’amplifie au même moment que les luisances des flaques du dehors claquent, que l’air frais frotte la figure, que les pneus des véhicules qui passent froufroutent et que leurs rejaillissements viennent picorer le visage. #14

doublure rose apparaissant au repli du col gauche écharpe blanche ressortant à droite écharpe noire en croix capuche et manches grises dépassant du plastron vert bonnet prêt à tomber de la poche d’anorak sapin encore nu veste ouverte chemise ouverte poitrail donnant l’illusion du printemps à ses poils #16

L’eau perlait au fil de la mousse. Elle venait des profondeurs obscures de la montagne chargée d’une étrange fraîcheur et se préparait dans la chambre de feuillages à connaître le reflet de métal du ciel et ses espaces sans limites.

Et moi je pianote fébrilement, avec un seul doigt car ma main gauche tient maladroitement le livre ouvert, je me tords l’épaule pour qu’il soit face à la lumière et que le clavier reste bien en équilibre sur la pile de feuilles qui le rehaussent pour éviter le mal aux épaules ; je me souviens de ce matin quand j’ai choisi la page, je maudis le poids des livres et j’envie encore l’eau. #18

Photographier l’impasse. Mais l’impasse comme autrefois. Faire un petit tas de sable par terre. L’aplatir un peu. Attendre qu’il n’y ait pas de bruit de moteur se rapprochant. S’accroupir au péril du déséquilibre. Tenir l’écran au plus bas, au contact du sol, mais dans la perspective du chemin de fer quand même. Etre sûr que le doigt a bien appuyé sur le rond. La bordure du caniveau va devenir une véritable muraille ! #21

Dès que je repère un chantier de repavage de rue, je le fais. Il suffira de s’entendre avec les ouvriers. Ne devrait pas leur coûter de travail en plus. Surtout si je reste là à leur tendre chaque pavé posé sur un de mes blocs d’écriture. J’aurais fait toutes les découpes en préalable. Comme tombeau littéraire, y aura pas mieux ! Tout l’intérêt de m’être entraîné à écrire en blocs qu’on pourrait appeler des pavés… #22

Adin, dva, tri… Non, je me souviens qu’on peut faire : raz, dva, tri… Mais il y en a qui risquent de trouver cela trop martial par les temps qui courent. U, dus, tres… ça me met en Gascogne mais la brume empêche de voir les monts, les tucs et les pechs ce matin. Et puis, calfeutré au pied du vieux rempart, ce serait plutôt le un, dus, tres du grand-père ! A moins que je ne proclame ma faim de soleil : kiliŋ, fula, saba… Ah, atteindre un jour le quatre des sorcières ! #23

La fenêtre en avant, la fenêtre en arrière. Celle où s’annoncent les nuages porteurs de pluie. Celle d’où revient le soleil du soir réverbéré par la pente du Mont Saint-Cyr. Entre les deux, cent huit lames de parquet, un bureau en métal décalé couvert de livres, de crayons, de papiers. Un piédestal de feuilles de brouillon pour l’ordinateur. Un pied calé contre le bureau, la main qui n’a pas à pianoter dans la poche, c’est l’hiver. #24

L’échine –– ça se mange chez le porc –– on dit bien s’échiner pour nous –– mais cette onde électrique –– précisément localisée là –– elle est inquiétante et excitante à la fois –– sans savoir s’il y a flux et reflux ou circulation continue –– en position assise, position de lecture et d’écriture –– difficile de savoir à quelle profondeur ça circule –– invite à y rester, en position assise pour faire ce qu’on peut y faire –– ah, si ça pouvait faire écrire plus profondément ! #25

La brume est là-haut ce matin. La brume n’est pas ici ce matin. Tuiles, crépis, contrevents sont nets. Les causses là-haut sont dans la brume. On peut faire en ville, marcher, rencontrer, lever la main et saluer alors qu’on est encore à plus de dix pas. Mais pour les alises… Il y a pourtant dans la bouche une envie d’alises. Les alises sont sur le causse, s’il en reste encore. Dans la brume donc. A chercher. Au-delà de la paresse. Au-delà de la crainte de se perdre en brume. #26

Un triangle s’est fait dans le ciel mais rien ne dit qu’il y aura ouverture à droite surtout que les platanes sont encore touffus les souvenirs et les regrets aussi mais il faut les dépasser et surtout surmonter le tourbillon du ventre à l’instar des remous du Bazacle qui dit que bien des fois il y a eu l’enthousiasme au départ et que ça n’a pas marché ensuite surtout qu’à ce jour personne n’a fait signe encore et surtout pas cette brute de Charles-Henri qui ne répond jamais. #28

On n’aurait pas dû laisser se multiplier les trottinettes et les vélos électriques, le chemin de halage est devenu infréquentable aux cyclistes rêveurs et aux chasseurs de papillons et je n’aurais pas dû prendre cette habitude de rêver aux papillons multicolores quand le matin est tout gris mais le matin n’aurait pas dû être tout gris, ni les autres pressés, ni le chemin étroit, ni les papillons d’une autre saison… #29

J’ai rêvé à quoi, cette nuit ? C’est venu inattendu bien sûr… A me le rappeler, j’ai la joie de la pure surprise ou d’inattendues retrouvailles ou de la poésie qu’il y aurait à revisiter en changeant un peu les détails. Et puis, à bien y réfléchir maintenant, je vois les liens avec certaines de mes inquiétudes, certains de mes espoirs et même les poignées par lesquelles le rêve s’est arrimé à mon réel. Je vais pouvoir écrire là… Il suffit de faire un genre de chemin inverse ! #33

Donc, ce n’est pas la rue Riquet, ni la rue de la Colombette ! Une petite rue, censée arriver dans mon dos, la rue de l’Industrie. Une petite rue, la rue de l’Industrie ? Oui, je sais ! Non, pas dans mon dos. Il faut remonter la Colombette et ça part sur la gauche, c’était là, le lancement de Microfûmes. Non, c’est la rue Mercadier, ça me revient. Alors, l’industrie, plus haut, la suivante vers le canal… Mais non ! C’est vers le bas, l’industrie, mais près du grand boulevard… #35

Hier soir, il y a eu la double lecture, poésie de Tagore et pages façon bouillon garni de Fallet mais les rêves n’ont rien donné au réveil, ne pas s’attarder, massage du corps et échauffement de la gorge, préparation de la déclamation à la barrière tout à l’heure, recherche des langues qui vont l’enguirlander, l’insupportable barrière du temps de l’anti-terrorisme qui s’éternise, chambre quittée arrivée dans l’espace des créations et des repas, page découverte de l’éphéméride parfois pour les mots parfois pour les recettes à devenir zen, radio Mon païs allumée avec sa musique en attendant le journal de l’actualité sociale et syndicale pour se faire un petit coup d’entrée d’usine avant de lire Bon, toilette-déjeuner-lit fait, ouverture de l’agenda littéraire pour lire ce qui est prévu ce jour depuis vendredi dernier, s’y appliquer, le jour se lève sur Garonne, des nuages parfois s’éclairent, Bon a envoyé une proposition qui m’accroche, allez je fonce ! #36

Etait-ce en moi la résistance à la disparition des humanités ou plutôt un prémisse récurrent de futurs alliages de bribes de langues qui conduiraient à l’infatigable -pour moi- production hebdomadaire du blog Carambolingue, cette façon de coller en ritournelle O Tityre, patulae tu recubans sub tegmine fagi et en quelle saison reverrai-je le clos de ma pauvre maison qui m’est une province et bien plus davantage ? #37

Mais comment se fait-il que les tendeurs du cordier tournaient dans le vide ? Et surtout pourquoi n’avais-je pas l’idée d’aller à la volute pour bien accorder mon violon ? Et cela se passait étrangement au jardin disparu, dans la pénombre. On aurait dit l’hiver et je n’avais pas froid à ces doigts qui sentaient tourner les tendeurs dans le vide. Je voulais accorder mon violon, une semaine après le parc des expos, comme s’il fallait revenir au jardin de l’enfance pour cela ! #38

Faire sourdre la prétention et oser ne plus l’appeler prétention. Un genre de coming-out ? Ramener le travail d’atelier à ce qu’il devrait être : une simple préparation à autre chose. Parvenir à ne plus se sentir si minable en pensant aux publiés, aux publiés en grand, aux publiés que tout le monde connaît pour ça. Cesser de remâcher son amertume d’être toujours le stagiaire, l’animé, le brouillonnant… La cracher par-dessus mon épaule et enfin prendre mon envol. #39

1.se mettre en appétit le vendredi, ouvrir les têtes de lignes de la semaine à venir, n’être d’abord que générique…

2.laisser le comment venir durant le samedi, le dimanche et compléter ainsi chaque ligne…

3.chaque matin du lundi, mardi, mercredi, jeudi, ouvrir le carnet juste après avoir ouvert les yeux, y trouver le tremplin…

4.trouver ensuite l’élan à partir des lectures de la veille, des rêves de la nuit, de l’état de l’âme ce jour…

5.laisser s’accomplir toute la trajectoire possible de la ligne…

6.se dire à chaque fois que nulle ligne n’est définitive en sa forme du matin…

7.le vendredi suivant, pas un simple bouclage de cycle, car la semaine a pu apporter son invitation impromptue à écrire, savoir ne pas y résister…

#40

8 commentaires à propos de “carnets individuels | Philippe Sahuc Saüc”

  1. très balancés ces quatre fragments, l’ingurgitation / la regurgitation une vraie ligne de vie, et d’écriture, hâte de lire la #4…

  2. les images font chemin dit Nathalie – l’applique aux visages (avec admiration) et puis m’attarde un moment sur celui non complètement déplié et l’ouverture sous la neige des cheveux